JOURNAL DE TRAVAIL (1998-2003)

28 décembre 2008

Octobre-novembre 1999

OCTOBRE-NOVEMBRE 1999


Remarque

Si octobre fut un mois de transition, novembre-décembre 1999 furent deux mois durs. Tout en continuant à mettre en forme mes souvenirs de guerre algériens, qui avant d’être écrits, furent souvent racontés, je commençais à traverser le discours nazi, écumant la bibliothèque du Goethe-Institut.

Ne sachant pas travailler sans établir un certain rapport d’intériorité à un objet d’étude, j’avais des difficultés à lire les ‘textes’ nazis. Je parvenais à lire attentivement deux pages au plus, et puis, je me surprenais à penser à autre chose, comme chaque fois que je m’ennuie. J’étais donc obligée de relire ce que je lisais sans lire. J’avançais à pas de tortue. Le sentiment aussi de m’enliser. Je décidai, pour accrocher, de traduire l’article que je venais de lire sans lire, écrit par Julius Streicher sur la Révolution française,  intitulé  Die Talmudrevolution   – La Révolution talmudique, paru dans Der Stürmer à  Nuremberg, le 8 novembre 1941, p. 1-2*.

* Léon POLIAKOV/ Joseph WULF, Das Dritte Reich und seine Denker, Dokumente und Berichte, Fourier  Verlag , Wiesbaden, 1989 (1959, première édition , arani-Verlag Berlin) [POLIAKOV-WULF].

Streicher fut un nazi de la première heure, fondateur à Nuremberg de la section NSDAP, en 1921. Deux ans plus tard, il crée le Stürmer.  En1933, il dirige le Comité central de défense contre les campagnes juives de dénigrement  et de boycott – Zentralkomitee zur Abwehr der jüdischen Greuel- und Boykotthetze. Général des SA, Gauleiter de la Franconie de 1925 à 1940. Etc. Exécuté le 16.10.1946.

Dans les textes d’un certain nombre de dignitaires national-socialistes, l’usage de la langue allemande est à la hauteur de la pensée, au ras du bitume ou si abstraite qu’elle en devient absconse. Je le savais, mais je n’avais jamais cherché à traduire ces textes, j’ignorais donc ce qui m’attendait.

Après avoir peiné sur le texte de Streicher,  la grammaire m’en paraissait souvent défectueuse, j’envoyai la première traduction à une amie allemande, qui ne s’interroge pas comme moi sur le matériau linguistique, mais qui écrivant, et lectrice frénétique, a un sens très fin de sa langue. Le verdict tomba : j’avais traduit en bon français un texte “wischi-waschi”*, ce qui était faire trop d’honneur à son rédacteur, un Allemand peine à comprendre, il faut qu’un Français peine aussi à comprendre, sans quoi, ce qui est en jeu risque de lui échapper. Elle devait venir à Paris, nous en reparlerions. De plus, elle me demandait de vérifier le texte, la syntaxe de certaines phrases lui paraissant douteuse. J’étais rassurée, elle aussi peinait sur certaines formes.

* De wischen-waschen – essuyer-laver, du ménage vite fait.

Je changeai de fusil d’épaule et j’examinai le fonctionnement du texte comme je l’aurais fait pour un texte littéraire.  Car curieusement, en traduisant en bon français (peut-être pour qu’il devienne clair à moi-même) j’avais régressé sur le plan théorique, et donc sur le pan méthodologique. J’avais traduit de langue à langue, et non  pas un texte dans son fonctionnement propre. Je continuai  à travailler sur cet agencement discursif, à explorer les formes grammaticales, pour mieux cerner les  distorsions et en comprendre les stratégies.

Au sortir de mes ruminations sur le texte de Streicher, je lisais le Journal allemand -  Deutsches Tagebuch d’Alfred Kantorowicz, avec délectation. Alors que le discours nazi m’hébétait,  le journal de Kantorowicz me buvait. Un certain bonheur, exaltant et douloureux, car notre siècle a été féroce pour ces inflexibles.

Les pages du JOURNAL DE TRAVAIL (journal de lecture, d’événements faisant échos aux préoccupations du moment, commentaires de journaux, etc.) et le travail d’analyse s’imbriquaient. Ayant décidé de publier les analyses sans leur contexte, je reproduis donc ici les pages de JOURNAL, de lectures en particulier, certains des fragments m’apparaissent aujourd’hui, comme une manière d’introduction, à des formes de ce que j’ai appelé l’Intime nazi, dans lequel je pénétrais lentement.



OCTOBRE 1999


Lundi 11 octobre

La drogue, une affaire privée ?

Dans Libération (11.10.1999), il est question d’une manifestation dans le quartier Max Dormoy, contre le crack et la présence d’un centre de soins pour toxicos au cutter convaincant, qui exigent des passants, commerçants…, une participation à l’achat de leurs drogues.   Un ancien de Katmandou qui « n’est pas une bonne sœur », « libéral », estimant que « chacun se met ce qu’il veut dans les orifices de son choix » dit trouver insupportables les effets fascisoïdes de la drogue : « mais aujourd’hui, ici, on commence à s’éloigner très fort de la civilisation ».

Des amis qui habitent près d’un centre pour toxicos, dans un autre quartier de Paris, sont obligés de s’offrir un gardien de nuit pour éviter de brûler vifs. Lors de bagarres, pour s’éliminer réciproquement, des toxicos ont mis le feu à un escalier de bois.

Dans nos sociétés divisées, la ligne de partage entre riches et pauvres traversent aussi le champ de la drogue. Les riches (il faut entendre ici, ceux/celles qui ont les moyens de payer leurs drogues) ont des dealers/dealeuses distingués/ées qui deviennent des amis/ies (disait Le Monde), les démunis doivent se débrouiller. Pathétique, la mendicité d’un drogué, d’une droguée, qui commence à sentir le manque. Et dangereuse.

Des citoyens, des politiques, nombreux, parlent de liberté. Osent parler de liberté. Une amie, qui fut conseillère dans un arrondissement parisien, le XIIIe, alerta en 1981, des élus/élues socialistes sur le début de la drogue dans les lycées. — Et la liberté, qu’en faîtes-vous ? avait rétorqué une conseillère. Socialiste. Elle s’obstina. Aujourd’hui, dans Paris sur Sicile, elle serait l’objet d’intimidations multiformes et multicolores. Au vu et au su de tout le monde.

L’ extension «démocratique» de l’usage des drogues à toutes les couches de la société, y compris aux plus démunis, pose de sérieux problèmes que la répression exaspère.  Et le laisser-faire politique  aggrave le problème. Ce ne sont pas, comme il est dit,  les  policiers qui sont responsables de ce laisser-faire, ils ne décident pas de la politique à appliquer, ils  font ce qu’on leur demande. Certes, avec plus ou moins de zèle, voire de rectitude pour certains.

Que faire? Attendre les effets de boomerang de cette extension? Et en attendant? On s’accommode de voir des gens jeunes, gris et défaits, parfois titubant, livrés aux intempéries ? On s’accommode des cutters sous le nez, de la menace permanente et imprévisible ? On accepte   « d’être internés chez soi »  par la peur à partir  de  «22 heures» ? comme disait Sassi (52 ans) «d’une voix posée» ? Bref, on s’accommode des nouvelles formes de violence fascisoïdes que l’usage de drogues génère. La qualité de la vie quotidienne, du vivre ordinaire,  n’est-elle pas, ne devrait-elle pas être, un élément essentiel de la démocratie, pensée par des ’socialistes’?

Quand la loi est bafouée à tous les coins de rue, sur toutes les places, que les réseaux très denses des pourvoyeurs jouissent de complicités multiformes dans toutes les couches de la société, et de manière ‘internationaliste’, la loi est devenue obsolète, il faut en changer. Comme pour l’avortement. La répression participe des effets pervers de la drogue. Et de plus, elle est inefficace. Trop juteux. Trop corrupteur. Elle fait d’un problème “privé”,  un problème politique et éthique majeur, en obligeant les politiques à tenir un double langage.

Dépénaliser en douce sans changer la législation autorise tous les arbitraires. Pourquoi, par exemple, livrer en pâture Françoise Sagan pour dix grammes d’héroïne ou tel autre individu du monde de la chanson avec quelques grammes de chanvre ? QUI avait des comptes à régler avec QUI ?  Est-ce Sagan qui était visée ?

Qui donc aura le courage d’assainir une situation aussi perverse, qui donc aura le courage d’entreprendre de vraies campagnes d’informations dans les écoles où tout commence, où des enfants hauts comme trois pommes, prennent l’habitude des réseaux et de l’argent facile, laissant en jachère leurs talents, jouissant de dominer le petit copain qu’on a fait plonger, et le cas échéant, vous insultant s’ils vous considèrent comme un gêneur ?  Fille de pute, m’a dit récemment un très jeune garçon, de 60 cm au plus, passant devant ma porte. Si l’insulte que je connais depuis mon adolescence me flatte, elle m’attriste aussi, tant elle dit de choses sur ce gamin, son environnement familial, sa vie  de petit-frère de dealer. Ce gamin et sa bande sont le futur de notre société.

Si le discours pseudo-libertaire banalise, la dépénalisation devrait inventer des solutions pour tenter de mettre un frein aux effets pervers de la drogue sur la société civile, sur l’économie, sur la politique. Bavarder sur le blanchiment de l’argent, créer des commissions chargées de rédiger des rapports, ces feuilles de vignes si coûteuses, n’est pas simplement hypocrite, mais témoigne d’un mépris certain pour les  citoyens.

La drogue ne serait-elle pas aussi une manière nouvelle de gouverner? Les laissés-pour-compte camés ne sont dangereux que pour les citoyens ordinaires, pas pour les politiques, par ailleurs bien protégés. Leur énergie (souvent étonnante) est rivée à un seul but, la came, l’argent de la came. On sait que dans les ghettos noirs américains, la drogue  ne tombe pas du ciel. Les bandes s’entretuent, les jeunes s’autodétruisent, le racisme fait ses comptes, sans avoir à se salir les mains.

Il arrive que des citoyens, plus désespérés parce que veufs d’un enfant ou victimes de sa violence, se demandent  s’il est utile — aujourd’hui — d’être aux commandes de l’État, pour “gouverner”, manipuler, sur le mode totalitaire ou fasciste.

Peut-être  même est-ce une des formes nouvelles des luttes religieuses en cette fin de siècle, car, comme le dit si bien un mollah afghan, « si des non musulmans souhaitent acheter de la drogue et s’intoxiquer, ce n’est pas à nous qu’il appartient de les protéger » [Libération du 26-27 février 2000, Afghanistan : le nouveu triangle d’or]. Grâce aux taxes perçues, ces mêmes mollahs qui interdisent la vente de la drogue en Afghanistan, maintiennent un régime d’oppression, sur les femmes en particulier. Qui commencent à se droguer…

*

« Cela nous ramène à ce que j’appelle « la maladie du lien » : le mal qu’on a à supporter des liens mouvants qui ne vous tiennent qu’en partie, et le désir ou le fantasme d’un lien qui tienne absolument. On le trouve dans les drogues et les sectes, ce lien total qui vous fixe et vous épargne l’angoisse de n’être pas assez « tenu » ou maintenu. Car la drogue est recherchée pour le lien qu’elle procure pour l’addiction qu’elle impose, pour l’accrochage dont ensuite on se plaint comme un esclave traînant ses chaînes et qui serait affolé à l’idée de les perdre».
Daniel Sibony, Du vécu de l’invivable, Psychopathologie du quotidien, Paris, Albin Michel, 1992, p. 50.


*

La drogue, une vieille histoire, oui, mais...

Les  drogues, disent les défenseurs branchés, ont toujours existé. C’est vrai. Leur découverte remonte dans la nuit des temps, liée vraisemblablement au tri alimentaire des plantes, mais dans toutes les sociétés traditionnelles connues qui usent d’hallucinogènes,  la drogue est l’objet de codifications strictes, son usage est de part en part socialisé. Le temps et l’espace en sont ritualisés. Nombreux sont les récits de ces sociétés à  rappeler les effets pathogènes des plantes hallucinogènes. Seule l’ingestion ritualisée, c’est-à-dire socialisée, finalisée, permet d’échapper à ces dangers, ingestion qui par ailleurs exige un apprentissage (initiation chamanique). Nombreux aussi, les récits à mettre en scène des situations de confusion entre «l es figures de l’autre monde avec les objets tangibles du monde sensible, ou inversement » 1), l’issue en est généralement dramatique (mort des protagonistes).

Pour Tahca Ushte 2), un Sioux qui distinguait nettement le rêve de la vision, la recherche spirituelle (extase mystique) de l’extase par la drogue, qualitativement différentes malgré des ressemblances, la drogue n’était pas la voie la plus sûre pour parvenir à «une vision». Celle-ci exige que l’individu en quête de savoirs soit à l’écoute de ses «voix intérieures», à l’écoute du monde (p. 13). Une quête qui est aussi une ascèse qui impose purification préalable  et  solitude.

— N’importe  qui peut  rêver, disait-il, la vision, elle,  exige une recherche spirituelle.

Il ajoutait :

Et si vous prenez une herbe,  — eh bien, même le garçon  boucher  derrière  son comptoir  peut accueillir  une vision, une fois qu’il a mangé le peyotl. La vision véritable doit être provoquée par vous-même – The real vision  has to come  out of your  own juices. [...] Le peyotl, c’est pour les malheureux (p. 60).

La vision est quête de connaissances. Les voies d’exploration étant multiples, Tahca Ushte considérait son ami et collaborateur,  Richard Erdoes  — artiste européen — comme un « chamane du monde occidental », c’est-à-dire un penseur. Jean-Pierre Chaumeil intitula son ouvrage sur le chamanisme chez les Yaga du Nord-Est brésilien : Voir, savoir, pouvoir. [Paris, Éditions de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1983]

D’une manière générale, pour le chamane qui use d’hallucinogènes  :

[…] le jeu de composition et de recomposition des agencements multicolores qui se déploie sur le fond-plan de la terre de l’herbe blanche n’est pas seulement bon à regarder,  et mais « bon à penser » 3).

Considérée comme une des sources principales d’inspiration, la «vision» hallucinatoire ou rêvée, après ascèse, apportait la caution «religieuse» à la forme nouvelle de masque, de récit, d’interprétation rituelle, etc. pensée par le sujet-quêteur. Un don des ancêtres, garant « de la validité de l’innovation »,  notait Françoise Girard au sujet de l’art océanien 4).

Les relations de l’individu au social ne sont pas rompues, mais renforcées, le sujet-quêteur étant  le transformateur reconnu du discours social.

Nous sommes loin de l’Occident, de ses jeunes gens gris, mendiants, agressifs ou défaits, loin des effets pervers sur la société civile.  On est dans la maîtrise et non dans la servitude du « lien total qui vous fixe et vous épargne l’angoisse de n’être pas assez « tenu » ou « maintenu ». Certains disent « jouissance ». Pour le profit de quelques gros requins, manipulant le menu fretin qui pense pouvoir participer au festin.

En bref, on retombe toujours sur le même constat, hélas, banal : la drogue est devenue, comme tout ce qui touche au plus essentiel de l’humain, marchandise, son statut de marchandise prohibée décuplant sa nocivité sociale.

*

Yawira*, fille de l’Anaconda-poisson,   avait apporté pour son époux Jaguar, de la maloca* sub-aquatique de son père, deux plantes rituelles, le tabac et la coca. Elle en offrit un morceau à son époux. Mais au début de leur union, commente le récit tatuyo, la pensée de l’époux était encore celle d’un enfant sauvage, il  mangea avidemment le don de sa femme. Il en fut malade et se vida 5).

*

« Voyager » pour abolir le temps et l’espace? La drogue est certes le chemin le plus rapide, mais le prix à payer n’est-il pas élevé pour l’immense majorité des usagers? Si les médecins ouvraient les portes des hôpitaux psychiatriques aux adolescents, peut-être réfléchiraient-ils avant de suivre les conseils de camarades qui n’ont d’autres buts que de les instrumentaliser, à des fins de pouvoirs-sur (ne serait-ce que sur leur porte-monnaie et celui de leurs parents).

Pour certains démunis, laissés-pour-compte, c’est peut-être aussi une forme nouvelle de lutte de classe pervertie, génératrice de servitudes nouvelles pour les vaincus-vaincues. Et de jouissances pour les meneurs de jeu. Le mépris de certains dealers pour les vaincus disent aussi des rapports sociaux. Voire des revanches. Celle ou celui qui geint au bout du portable donne un sentiment de pouvoir au détenteur du bien convoité, sentiment qui s’inscrit dans la voix, dans le corps. Ni réjouissant à écouter, ni réjouissant à voir tant le fascisoïde y devient visible.

Et si certains avaient trouvé là, un moyen de « neutraliser » la jeunesse, c’est-à-dire l’avenir des sociétés démocratiques ? La drogue, comme l’alcool, est un sûr révélateur de ce que sont les individus à un moment de leur histoire. Du côté vendeur comme du côté consommateur. Le plus souvent, c’est attristant — et inquiétant pour la société civile.

*

Mythologies et autres fictions de l’inconscient créateur

Les états hallucinatoires stimuleraient la créativité. Mais, les expériences hallucinogènes décrites par des ethnologues témoigneraient surtout de leurs limites, infirmant les assertions de Peter T. Furst et quelques autres 6) qui considéraient, non sans lyrisme, les expériences psychédéliques comme source de la vie mystique, racine de la pratique religieuse, origine de l’art, expérience fondatrice de la culture humaine. Sous couvert de nobles propos, l’auto-justification.

Il n’est pas sans intérêt de rappeler l’expérience d’un ethnologue, Gerardo Reichel-Dolmatoff [1970, 1974] qui, pour tenter de mesurer le rôle culturel d’un hallucinogène  et son influence sur la créativité artistique, dans une société amazonienne 7),  avait bu  dans le cadre d’un rituel, le yagé amer.  Dans les formes hallucinées décrites, il est aisé de repérer deux filtres culturels, l’un artistique, l’autre scientifique/technique, qui transforment les formes naturelles (animales et/ou végétales) en formes scientifiques ou artistiques. Ainsi les formes qui évoquent en premier «comme la queue d’un paon deviennent comme un fond de miniatures persanes, comme des tapisseries tibétaines, des arabesques, une súra du Coran». L’enchaînement analogique est un voyage dans l’Orient et l’Extrême-Orient. D’autres formes évoquent des peintures de Rouault, des vitraux. Ces formes se transformant deviennent « comme de la mousse, des moisissures sur une lentille d’appareil photographique, des microphotographies d’ailes de papillons ou de coraux marins, voire comme d’anciennes plaques de serrure ouvragées des portes ; des préparations microscopiques colorées ; parfois comme dans un livre de médecine. »  Rien d’original dans ces jeux d’anamorphoses qui témoignent « de la terre natale du voyageur ».

Les Barasana 7), eux, rêvaient de masque, de parures rituels, de collier de perles, des belles plumes de l’oiseau caurale, ils entendaient  les instruments de musique, jurupari… Chez les Yagua, mais pas seulement, il existe une étroite relation entre le contenu des récits d’initiations chamaniques et celui des récits fondateurs, les similitudes apparaissent très nettement quand on les soumet à une analyse proppienne. Qui pense qui et quoi ? De la poule ou de l’œuf ?

L’anthropologie cognitive qui, dans les études sur la chamanisme, a tenté d’éclairer la question de savoir si l’expérience hallucinogène intervient de manière active dans la vie, la pensée,  la culture, les créations culturelles (art, musique, littérature orale, etc.), ou si elle n’est qu’une projection des formes culturelles, apporte aussi des réponses très contrastées. On oscille entre des assertions et des négations non moins catégoriques. Les réponses ignorent la dialectique subtile, mouvante de l’individu et du social.

Il est difficile d’exclure la dimension individuelle, subjective de l’expérience hallucinatoire — portée par un projet.  Visible, dans les sociétés où le masque joue un rôle important. Chez les Esquimaux,  la profusion des formes atteste la singularité du rêve de chaque “initié”. Le masque est donc à la fois culturel et individué. Le rêve étant une manière de réinvestir la culture, de la questionner, de l’actualiser, c’est-à-dire de la garder vivante, en la faisant passer par du sujet. Vrai de toutes les productions artistiques. Partout et toujours.

Derrière l’argument de la créativité stimulée par les états hallucinatoires se profile le vieux mythe de l’inconscient créateur.

Peut-être permettent-ils de lever des barrages, des censures, de réactiver des « noyaux d’enfance » et les angoisses qui les traversent, d’entrevoir des formes insolites, etc., mais la création proprement dite, c’est-à-dire la création d’objets (masques, objets rituels…) ou de pensée, comme production d’un sujet, passe par nos lobes frontaux qui ont une fonction critique et distançante. Que du très singulier se sémiotise dans les processus de création est évident, en d’autres termes, que l’inconscient soit partie prenante dans la création est certain, c’est même ce qui spécifie le créateur, celui dont Baudelaire disait, qu’il n’avait pas peur de son inconscient, mais le rêve le plus riche, le plus dense est d’une insigne pauvreté comparé à un récit, à un poème, à une toile… Il n’est pas possible de dissocier la création de la conscience critique, et je dirai même que plus l’inconscient est volcanique par accumulation de problèmes, de “nœuds”, de traumas, plus la conscience critique doit être aiguë pour qu’un individu puisse devenir sujet-créateur. Ce n’est pas l’inconscient qui est créateur, mais le sujet qui a le courage de laisser passer de son inconscient. Et qui est capable d’alchimiser ce qui tente d’affleurer.

Toute création comme production intensive implique une activité cérébrale intense, et c’est la création elle-même qui devient drogue, avec ses effets physiologiques, bien connus (épuisement, surmenage, sommeil perturbé, dépression…). Kafka développait ce type d’acuité sans drogue, par une pratique de l’écriture-ascèse qui rappelle ces macérations chamaniques ou d’initiation (jeûnes en particulier) qui provoquent des réactions biochimiques aux effets qui ont un quelque chose d’hallucinatoire, l’écrivain voyant le monde que sa plume engendre.

La littérature psychiatrique démontre la fragilité de l’inconscient créateur. Quant aux fous/folles, créateurs/créatrices, dont on peut voir les productions dans des musées européens, sont de bien des points de vue, des extralucides qui fuient dans la folie parce que ne pouvant résoudre autrement les problèmes dans lesquels ils sont englués. Les fragments de discours, qui parfois, accompagnent les dessins, sont d’une lucidité implacable. Jakic Vojislav [Serbie] qui n’avait pas lu Artaud, écrivait sur un dessin : « Ceci n’est pas un dessin ou une peinture, mais une sédimentation de douleur. » [Relevé au Musée d'Art brut de Lausanne].

Pour abolir le temps, l’espace, se défaire du poids du corps, et donc de son identité, pour déstructurer les logiques qui permettent de nous orienter dans le monde sensible, pour libérer des forces, intensifier des perceptions, etc., il existe bien d’autres voies, plus patientes certes, mais plus riches d’ouvertures sur soi et le monde. Et sans dangers neurologiques.

Sans avoir à tourner le dos à ses responsabilités sociales.


P.-S avril 2009. À lire et méditer :

[http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=876]


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1. Patrice BIDOU, Le Travail du chamane, Essai sur la personne du chamane dans une société amazonienne, les Tatuyo du Pirá-paraná, Vaupès, Colombie, in Revue de l’Homme, janvier-mars 1983, XXIII [I], p. 5-43; p. 27-28.
Les Tatuyo, tribu segmentaire de 300 individus, du cours supérieur de la rivière Pirá-paraná, Vaupès colombien. Font partie des populations tucano et arawak qui constituent un vaste complexe culturel de l’Amazonie contemporaine au nord-ouest.
2. De Mémoire indienne, Plon, 1977 (Lame Deer Seeker of Visions, 1972) en collaboration avec Richard ERDOES.
3. BIDOU, 1983, p. 28.
4. GIRARD Françoise, in CHEFS D’ŒUVRE DU MUSÉE DE L’HOMME, Paris, Musée de l’Homme, 1965, p. 97
5. BIDOU, 1983, op. cité, p. 10-11.

* Yawira,  fille de l’Anaconda-poisson, est une héroïne civilisatrice des récits tatuyo de la création du monde. C’est elle qui introduit les plantes cultivées, le manioc amer en particulier, base de la nourriture tatuyo, après avoir copulé avec Jaguar-terre. De ces vomissements, poussèrent des plants de tabac. En tatuyo, la coca porte le nom de l’amant de Yawira, en l’occurence son beau-frère, Nyake  qui mourut épuisé d’amour, les bras en croix. De ses membres exténués, poussèrent les premiers plans de coca. Si la coca et le tabac sont associés à la gloutonnerie (sexuelle ou alimentaire, les deux plantes étant le plus souvent associées dans de nombreux récits amérindiens du Nord et du Sud), le Yagé (Banisteriopsis caapi), en revanche, est associé à la “pureté”. Enfant d’une femme qui n’a pas été touchée par un homme, le Yagé, plante de la sublimation aide à penser et à dire.* la maloca  est une grande habitation collective qui abrite une famille étendue en ligne paternelle
6)  Cf. LA CHAIR DES DIEUX, L’USAGE RITUEL DES, PSYCHÉDÉLIQUES, TEXTES RÉUNIS PAR PETER T. FURST ET TRADUITS DE L’AMÉRICAIN, PAR VINCENT BARDET, Wasson/Furst/Wilbert/ Sharon/Fernandez/La Barre/ Reichel-Dolmatoff, ÉDITIONS DU SEUIL, 1974, p. 56-92. [ORIGINAL : Flesh of the Gods : The ritual use of hallucinogens, 1972, Gordon Wasson]
7) Les Barasana sont les  voisins méridionaux des Tatuyo dans le bassin de Pirá-paraná,  indiens Tukano, du territoire de Vaupés (région amazonienne au nord-ouest de la Colombie).



Jeudi 21 octobre 1999

Propos d’exilée

J’ai rendez-vous à l’Institut-Goethe avec B., une exilée iranienne, fille d’un musicien célèbre, qui, en ce moment, milite à Paris pour défendre les étudiants et les Juifs iraniens arrêtés. Tandis que nous remontons l’Avenue d’Iéna, elle fait un historique précis sur le Parti communiste iranien. J’ai le sentiment d’avoir déjà entendu cette histoire !  Le Parti, infaillible comme le Pape, multiplie les erreurs et les meilleurs des militants sont assassinés.

Le Parti avait soutenu Khomeyni, parce qu’« anti-impérialiste, anticapitaliste» .  Suffisant ?  Complicité inconsciente du  PC d’Iran dans les processus de sacralisation du politique ?  Parmi les militants, « des poètes, des écrivains, des artistes…» qui «faisaient un énorme travail dans le champ de la culture». C’est ainsi que de larges couches de la population découvrirent, entre autres, des pièces de  Brecht qui,  en Iran, ont été traduites par des poètes, des écrivains. « Brecht en français » lui est « inaudible, fade ».

Le PC d’Iran qui, par ailleurs avait  accepté la liquidation des ultra-gauche, vit son tour arriver. Les  militants communistes étaient connus, ils ne travaillaient pas dans la clandestinité, ils furent arrêtés et immédiatement liquidés. Ceux qui parvinrent à fuir, comme le mari de B., connurent un destin sombre, la Russie n’en voulait pas, ils devaient aller en Afghanistan, où il y avait la guerre…

Lors de la première vague d’émigration, sous le Chah, les communistes qui fuyaient, étaient bien reçus dans les pays de l’Est qui les aidaient. La deuxième vague eut moins de chance.

*

Les exilés  iraniens sont nombreux à Paris, dit-elle. Beaucoup de chauffeurs de taxi, certains sont des artistes, des écrivains, des professeurs, des musiciens, qui préfèrent conduire,  pour ne pas avoir de patrons sur le dos. Il suffit d’échanger trois phrases,  pour entendre leur niveau de culture. Mais les Français ne font pas l’effort de découvrir ces richesses humaines.

Elle se croit obligée de tempérer ses critiques, en disant qu’il existe des Français “sympa”, — ça existe, faut  pas  croire, dit-elle en riant.

Je lui explique que je suis française, fille de macaroni, que j’ai connu le racisme au lycée, celui d’élèves et de professeurs vichystes, et que donc je ne crois pas à l’excellence des Français. Le pire et le meilleur se côtoient comme partout ailleurs, avec, comme en Angleterre, une tradition ancienne de luttes pour la liberté. C’est bon à cultiver.

— Il faut apprendre à faire avec la connerie humaine et  plus on commence  tôt, mieux c’est, même si  dans un enfant ça cogne plus dur que chez un adulte. Cette connerie fut, pour moi, un aiguillon. J’étais une bonne élève, et devancer des petits gaulois était un sport et une manière de me construire. C’est dans l’enfance que j’ai appris à ne pas savoir où m’asseoir: chaise italienne (mon père) ou chaise française (ma mère) ?  La législation variait. Mon père qui ne voulait pas se “naturaliser” [quel drôle de mot !],  ne cessait de se battre, non sans hargne, pour que ses filles soient françaises. L’administration est rusée, certains de ses agents xénophobes aussi sont rusés, il fallait prouver que ma mère n’avait pas renoncé  à sa nationalité lors de son mariage. Où trouver pareille preuve ?  Au lycée, la directrice et la censeure étaient vichystes, on m’inscrivit comme “italienne”, en attendant les preuves. Mon père fit le siège d’un Procureur  et parvint à faire modifier l’inscription.

Pour le consulat italien, la femme et les enfants d’un Italien, étaient italiens. On menaça mon père de ne pas renouveler son passeport, s’il n’inscrivait pas ses enfants au consulat. Il fit un bras d’honneur, insulta les fonctionnaires de l’État italien, rentra furieux. La scène se renouvela deux ou trois fois. Nous n’avons jamais été inscrites sur les fichiers du consulat.

À l’école primaire, ma sœur avait remplacé la rondeur vigoureuse du O final du nom de famille par un e (muet, français).  Un de ces vrais et si honorables instituteurs-de-la-République remit les choses en ordre :

— un nom italien était  aussi respectable qu’un nom français, et c’est à toi de le démontrer! lui avait-il dit, en lui donnant  une taloche.

Elle revint humiliée, en pleurant.

B. écoutait en silence, étonnée.

*

L’entre-deux sibonien, j’en connais tous les avantages qui compensent largement les souffrances de l’enfance. Envers et contre tout, je continue à penser que l’exercice permanent du cul-entre-deux-chaises est un bon exercice, ça muscle non seulement les fesses, mais aussi la cervelle. Je n’ai cessé d’en vanter les mérites à mes neveux, ces autres sangs mêlés. De l’arabe, du français, de l’italien, peut-être du slave, par le grand père maternel qui avait une stature et une tête de cosaque aux pommettes saillantes. Ça fait de beaux métèques. La génétique des races impures a ses mystères !

Ceci dit, pour un enfant, c’est dur. Même très dur.



NOVEMBRE 1999

Quand passer-par n’est plus s’informer…


Jeudi 4 novembre 1999

De quelques ouvrages sur le nazisme

Après-midi au Goethe-Institut. Je feuillette des livres sur le national-socialisme, parcours l’ouvrage consacré au film de Gerald Green,  Holocaust, qui déclencha une polémique en Allemagne.

Au fil des pages, je mesure, une fois encore,  l’importance de la réflexion éthique sur produire une image. Godard encore. Celle qui traverse le film de Claude Lanzmann. Holocaust traitait de l’Extermination avec les recettes éprouvées de la fiction télévisuelle, jouant librement des citations, donnant de l’importance à des faits historiquement considérés comme mineurs, prétendant répondre aux désirs supposés de certains téléspectateurs. Film qui, d’une certaine manière, donne du grain à moudre aux révisionnistes qui ont beau jeu de dénoncer les “inexactitudes”.

Mais, le film a dévoilé ce qui restait à faire. Martin Broszat, historien, se demandait si les historiens avaient suffisamment œuvré pour une large connaissance de la Shoah. Il semblerait, dit-il,  qu’il soit difficile pour les historiens de parler des exécutions massives, des chambres à gaz…, l’historien étant plus à l’aide dans le maniement des idées que dans l’évocation de l’horreur. J’ai tendance à penser que c’est l’affaire des artistes, des poètes. Même si la littérature  perd  connaissance devant Auschwitz, disait  Brecht.

J’emporte trois ouvrages qui ont pour objet le national-socialisme, dont un théorique de Martin Broszat qui interroge  la complexité des problèmes que pose l’étude du IIIe Reich. Un problème historique qui déborde les traditionnelles questions de méthologie, d’épistémologie. Qui fonctionne sur le mode dualiste  occidental : historisiser vs  ne pas historisiser?  continuité vs discontinuité? et ainsi de suite. Dualisme où se glisse le présent du politique, pis, où peuvent prendre racines des thèses révisionnistes.

Le deuxième ouvrage a pour titre, «Personne n’y était et personne ne savait rien». L’opinion publique allemande et la persécution des Juifs» 1), se compose d’analyses, de témoignages qui, tous, disent la même chose, ON SAVAIT, TOUT LE MONDE SAVAIT. À Munich, à Berlin ensuite, les débuts du nazisme sont marqués par une mise en scène de la terreur. Et les pogromes, comme théâtralité de la terreur, c’est fait pour être vu. L’état dans lequel sortent les prisonniers politiques qui ont séjourné dans des camps de concentration, aussi, même s’ils se taisent. L’opinion publique allemande ne pouvait pas ignorer la persécution des opposants,  des Juifs, plus ou moins massive suivant les Länder.

À l’étranger aussi on savait, des évadés de camps concentration publient dès 1933, des ouvrages qui décrivent les méthodes des nationaux-socialistes. Gerhart Seger, député socialiste du Reichstag, échappé d’Oranienbourg, en dénonce la sauvagerie, en 1933 [Oranienburg,  La pensée sauvage, Paris, 1933]. De fait,  ON POUVAIT SAVOIR. Des journalistes et pas seulement de gauche, alertent l’opinion publique quand les lois anti-juives sont édictées. Des manifestations ont lieu à Londres, à Paris…

Sur le plan idéologique aussi, on savait, pouvait savoir. Des DOCUMENTS SUR LE NATIONAL-SOCIALISME  ont été publiés par les Éditions Sorlot (Nouvelles éditions latines, proches de l’extrême droite), des textes de Goering, Rosenberg, des sermons anti-nazis de l’archevêque de Munich, von Faulhaber (dont les prises de position étaient, par ailleurs, très contradictoires) ont été traduits. Dès 1934, Mein Kampf est traduit en entier par J. Gaudefroy-Demombynes et A. Calmettes, malgré l’opposition de son auteur, et publié hors commerce, la presse en rendit compte pour mettre en garde l’opinion publique. Plus de 2000 articles.

Mais, quand Wolfgang Langhoff publie en 1935, Die Moorsoldaten : 13 Monate Konzentrationslager, traduit en anglais, en français par Armand Pierhas sous le titre Les soldats des marais, Sous la schlague nazie chez Plon, l’émotion des débuts du national-socialisme est tombée. Le Reich s’est stabilisé, au grand soulagement des Européens, les  Jeux olympiques de 1936 lui ont donné une légitimité internationale, Hitler and Co. ont  les mains libres pour persévérer dans leurs desseins de mort. Annoncés.

ON SAVAIT. En Allemagne, ON SAVAIT, parce qu’ON VOYAIT.

Mais, pouvait-on imaginer ce qui se passait, ce qui allait se passer au-delà des pogromes? Des fragments d’informations suffisent-ils à construire un savoir sur cette réalité-LÀ?  La représentation de l’horreur pouvait-elle aller jusque-LÀ?  On oublie la nouveauté de cette entreprise-LÀ. Les déportations, la torture, la mise en esclavage de populations, les sévices dans les prisons, l’arbitraire policier, on connaissait, on connaît. Les pogromes aussi qui traversent toute l’histoire des Juifs, dès le moment où le christianisme devient religion dominante en Occident. La dépossession aussi, elle avait été inaugurée par les Croisés de la première heure. Mais, déporter — en toute hâte — des femmes, des hommes de plus 70 ans, en fin de vie, pour les gazer, parce qu’ils sont juifs, se saisir d’enfants handicapés, les jeter dans des voitures pour les gazer,  reste un événement unique. Possible  et  impossible, disait un poète en colère, René Char.

Pouvait-on savoir  ce qui sera au bout quand la machine s’emballe en 1941?  Les citoyens ordinaires peuvent-ils savoir que ces exactions au quotidien, considérées comme des ‘faits divers’ regrettables, s’inscrivent dans un projet plus vaste qui progressivement prend forme, qu’elles constituent une mise en condition progressive, un dressage idéologique, qu’elles sont en quelque sorte des tests qui mesurent le degré  d’acceptation de l’horreur, à un moment donné, en Allemagne, mais aussi sur le plan international?

Ajoutons que même ceux/celles (infirmières de la Croix rouge, entre autres) qui sont les premiers, les premières  à découvrir la réalité des camps de concentration, des camps d’extermination, ne comprennent que très partiellement ce qu’ils/elles découvrent. Ce qui explique, d’une certaine manière, des comportements pour le moins déplacés.

Une confusion, me semble ici à l’œuvre, entre être informé, et donc toujours de manière fragmentaire, et savoir. Un savoir-sur se construit, il a toujours une  visée épistémique, même modeste. Qu’est-ce que je sais  du génocide rwandais? J’ai emmagasiné des images d’horreur, des phrases d’horreur, j’ai lu des informations contradictoires. Bref, je ne sais rien, aussi longtemps que je me contente de miettes, dispensées dans la presse, les médias, c’est-à-dire aussi longtemps que je n’entreprends pas une démarche  pour  tenter de construire un savoir-sur.

Le savoir implique des créations de liens entre des éléments épars. Dans le quotidien, on engrange des fragments d’information, et on s’en contente. Ces fragments ne deviennent savoir que s’ils sont systématisés (même très partiellement) dans des processus de compréhension. De tentatives de compréhension, toujours partielle. Au fil des ans, j’avais lu des ouvrages sur le nazisme, sur l’extermination des Juifs, etc., mais j’ai le sentiment d’avoir acquis un certain savoir depuis que je travaille de manière systématique. Depuis surtout que je passe par les documents, c’est-à-dire les matériaux des historiens, et non plus seulement par le discours historien.

Le quotidien du citoyen ordinaire se vit au présent,  y compris le quotidien de la violence qui, de plus, interdit de se projeter dans le futur. Les sapiens en ont une longue, très longue habitude. Ils/elles ont appris à faire-avec. Les violences nazies au quotidien —  elles sont nombreuses et pas seulement physiques — semblaient s’inscrire dans la longue histoire de la  violence humaine. Dans une vieille tradition chrétienne de la persécution des Juifs. Voire, pour certains, de la «violence délinquante» «regrettable». Et pourquoi anticiper sur l’horreur, quand il faut la gérer dans le quotidien?  Aveugles? Refus de savoir?  Des prisonniers qui étaient passés  par des camps d’extermination disent ne pas avoir pu croire  qu’on allait les brûler. Ne pas croire… ne pas imaginer que... n’est pas de l’aveuglement. Peut-être un trop d’éthique. Et cette capacité de l’humain à toujours espérer, envers et contre tout, que le pire est derrière lui.

La question  du  savoir mérite exploration.  Pouvait-on se représenter cette horreur-LÀ?  Quels rapports entretiennent le  SAVOIR et la COMPRÉHENSION dont les formes sont multiples?

MAIS, quoi qu’il en soit des réponses, l’important pour le citoyen ordinaire,  c’est la capacité à réagir aux injustices. La  capacité immédiate. Dans le présent. Résister à ce qui se donne, à ses débuts, comme irrésistible. Deux témoignages attestent l’importance de cette capacité réactive au vu  des injustices quotidiennes. Mais, ils/elles ne furent pas assez nombreuses/nombreux,  pour bloquer la machine en marche. Parce que subjectivement une majorité d’Allemands, d’Allemandes étaient complices de la politique répressive contre les opposants de gauche (communistes, syndicalistes,  démocrates…) et d’exclusion, visible dès le début. Ou faisaient-avec, par indifférence,  et/ou lâcheté,  et/ou manque d’imagination empathique.

Maria  Comtesse von Maltzan 2)

Le témoignage de Maria  Comtesse von Maltzan  est rafraîchissant. En 1930, elle se rend à Munich pour continuer ses études, elle comprend au vu  des ‘faits divers’ que le Juif est devenu l’objet d’une haine fanatique. À l’Université, les professeurs juifs sont pris à parti, un étudiant Borsig se dresse, hurle au nez des nazis, et protège son professeur. Elle admire. Le 27 février, à l’annonce de l’incendie du Reichstag, elle se précipite avec quelques autres,  chez les amis  juifs et les aide à se cacher. Elle continue à aller chez les commerçants juifs,  des SS, qui montent la garde, photographient les clients. Elle s’en balance. Elle écrit dans un journal pour améliorer ses fins de mois,  en profite pour faire circuler des informations à d‘autres journaux, elle fait des rencontres, dont le Père Friedrich Muckermann. Un petit réseau commence à se constituer. Elle joue parfois de son noble titre, bluffe des SS, refuse d’ouvrir une valise dangereuse. Continue à saluer ses amis juifs dans la rue et à les accompagner. Quand la situation financière des Juifs s’aggravent, elle intervient dans les ambassades berlinoises. Bref, dit-elle  :

«Il fallait être toujours prêt à aider spontanément quelqu’un, car il se passait en permanence des choses graves -   Da mußte man ständig bereit sein, jemandem spontan zu helfen, denn es passierten dauernd schlimme Dinge.» (p. 54)

En 1935, elle va à Berlin,  ville internationale qui offre des possibilités nombreuses pour sauver des vies, (ambassades, églises suédoises  et nordiques, etc.). Elle héberge à la demande du Père  Friedrich Muckermann des prisonniers qui sortent de camps de concentration. Le premier ressemblait à un chien battu tant il était défait physiquement,  psychiquement, «son dos, de  la nuque aux fesses était noir des coups reçus».  Ce réseau d’amis/amies aidera des communistes, des socialistes,  des étrangers (polonais), des prisonniers de guerre, des travailleurs déportés… Elle ouvre sa porte aux persécutés qui frappent.  La terreur qui, chaque jour s’accroît en se nourrissant d’elle-même, n’intimide pas les «Berlinois intègres»  qui «soutiennent leurs amis, les cachent et les couvrent». À Berlin, le cercle des “intègres” est important. Qualitativement.  Elle comprend très vite que les Juifs déportés ont peu de chance de survivre. Il faut donc non seulement les aider à  fuir, mais aussi les convaincre de fuir.

Quand  les femmes doivent participer à l’effort de guerre, sa connaissance des langues, la conduira au service de la censure du courrier. Elle fera disparaître des lettres compromettantes. Il faut les manger ces lettres, car on ne peut les jeter dans les toilettes. Elle n’est pas seule à manger du papier. Soupçonnée et congédiée, elle demande à aller à la Croix-Rouge, pensant que c’était le service le moins compromettant. Elle découvre le sort des Polonaises. Elle s’occupera  de deux enfants russes qui vivront avec son second  mari obligé de se terrer.

Une goutte d’eau, bien sûr, mais quand il fait soif, une goutte d’eau est précieuse. Intégrité, sentiment aigu de l’injustice faite à d’autres humains qu’on aide parce que victime, sans se soucier de leurs opinions, statut. Un engagement dans l’immédiat. Au quotidien. Zivilcourage. De l’autre côté, les dénonciations  qui permettent d’alléger ses jalousies, ses haines, ses manques… Quantitativement plus importantes que les aides apportées aux victimes des persécutions.

Le racisme comme système de compensation  pour de nombreux citoyens ordinaires et moins ordinaires ? La délation au quotidien semblerait le confirmer.

Axel Eggebrecht 3)

Comme Maria Gräfin von Maltzan, Axel Eggebrecht raconte le fascisme au quotidien  dans le Berlin des années trente. Par opposition aux villes du sud de l’Allemagne, Nuremberg, Munich, évoquées dans les articles précédents, et malgré sa “conquête” par Goebbels, Berlin fut une ville relativement honorable.

Eggebrecht commence par évoquer les Jeux olympiques de 1936 qui avaient séduit les visiteurs étrangers, une expérience douloureuse pour les opposants. «Verheerendes – dévastateur».  Le 9 novembre 1938, quand les synagogues brûlent, Eggebrecht a 39 ans, avec derrière lui quelques années de camp de concentration, «et autres choses diverses». Cette journée mémorable, appelée  ironiquement La  Nuit de cristal par les Berlinois médusés (et non par les nazis), tombe sur la communauté juive comme un vautour. Arpentant la Sächsischerstraße jusqu’au Kurfürstendamm, il découvre l’étendue des dégâts matériels. Il appelle Ernst von Salomon qui l’avait aidé à la sortie du camp de concentration.  Antinazi ultra-nationaliste, cet officier prussien est un paradoxe vivant, un mélange de Pierre Fresnay et de Stroheim dans la Grande illusion de Renoir. Ils se concertent. Que faire? Appeler la police et leur dire que la populace  pille? Une  bonne idée!  Ils appellent donc la police qui leur conseille de se calmer. Manifestement ces citoyens n’avaient pas compris qu’il s’agissait de mesures politiques.

Eggebrecht souligne les contradictions du racisme nazi. Helene Meyer est juive, qui offrit au IIIe Reich une  médaille d’or aux Jeux olympiques de 1936,  elle avait émigré avant 1933, elle revint avec une autorisation. Les nazis aimaient les médailles. Les sportifs aussi aiment les médailles. À Leipzig, un Gauleiter était juif, comme était juif le Feldmarschall Milch.

— C’est moi  qui décide qui est aryen, avait dit Göring.
— Si c’est lui, qui a trouvé ça, alors nous en ferons un aryen, avait dit  Hitler d’un chercheur dans le domaine des acides gras, Imhausen 4) , «en partie de descendance non aryenne -teilweise nichtarischer Abstammung».

L’arbitraire du non droit, dit par les nazis eux-mêmes. Le quotidien est contradictoire, brouillé. Partout et toujours.

Un petit réseau “d’intègres”, Eggebrecht dit “normaux”, aide des Juifs à se cacher, l’ile Föhr  était devenue  un lieu de cache privilégié. Il raconte au passage, une jolie ruse. Un Juif de nom Behrisch “wie arisch (aryen)” disait-il avec humour,  marié à une non juive, voyant le danger venir, se cache à 20 km de Berlin. Quatre jours durant,  sa femme joue le rôle d’une épouse éplorée à la recherche de son compagnon.  De guerre lasse, la police la conduit à la morgue, rue Oranienburg, où elle identifie son mari dans un noyé devenu méconnaissable. C’est ainsi que Behrisch survécut à lui-même.

L’histoire du Juif Königsberger est plus dramatique. Quand des SS  viennent chercher les derniers Juifs du quartier, c’est-à-dire les époux de femmes ‘aryennes’, il avale du véronal. Quand les SS frappent à la porte, il était déjà mort, étouffé. «Encore un qui passe entre les mailles !» jurent-ils. Sa survie dans le IIIe Reich témoigne de la complexité des situations dans une dictature : il fait des films, après avoir signé un papier où il s’engage à ne pas faire de politique, et qu’il termine par la formule rituelle Heil Hitler, protégé par «un homme en  uniforme SS», un  Sturmführer, Lienhard.

« J’ai fait toute une série de films dont Bel ami, Comédiens, Sang viennois avec Willy Forst. Bien sûr, ce n’étaient pas des films politiques. On peut donc dire, oui avec ça,  tu as soutenu le IIIe Reich. Vrai  !  Comme le médecin  qui a soigné le patient. Comme le boulanger qui a cuit ses petites pains. Est-ce aussi simple ? »

Und so machte ich eben Filme wie »Bel ami«, »Komödianten«, »Wiener Blut« mit Willy Forst und eine ganze Reihe weiterer. Natürlich war kein politischer Film dabei. Nun kann man sagen, ja auch damit hast du natürlich das Dritte Reich unterstützt. Stimmt !  Der Arzt, der Kranke behandelt hat, hat das auch getan. Der Bäcker, der Brötchen gebacken hat, auch. Ist das so einfach?»

La question des églises chrétiennes face à la question juive

L’ouvrage contient des analyses sur la question des Églises chrétiennes face à la question juive 5). Dont celle de Wolfgang Gerlach. Les silences, voire la complicité active de certaines institutions religieuses (catholiques et protestantes), y sont justement analysés comme un problème théologique et un problème d’identité de l’Église chrétienne. De fait, une Église dont le fondateur est  LE  messie attendu  par les Juifs, se trouve en permanence  ébranlée dans sa légitimité même, par les Juifs qui refusent de reconnaître en Jésus le messie attendu, et de plus un messie proclamé Fils de Dieu, impensable dans le  cadre du monothéisme juif. De l’ordre de l’hérésie.

Une religion qui prétend être  la réalisation de la religion qui précède, en ce cas le  judaïsme, est une religion qui fait “main basse”  sur  les textes de l’Autre. Une théologie du déshéritement- Enterbungstheologie, diront des théologiens allemands après l’Extermination.

Dietrich Bonhoeffer (Église Confessante) a été  un des rares théologiens à oser le dire — en 1933.  Dans un essai qui avait pour titre L’Église devant la question juive – Die Kirche vor der Judenfrage, il  dénonçait  avec vigueur les fondements théologiques de l’antisémitisme chrétien :

« Dans l’Église du Christ, nous n’avons jamais perdu de vue l’idée que le “peuple élu”, qui cloua le Sauveur du monde sur la croix, devait endurer la malédiction de son acte pendant une longue histoire de souffrances. »

Dietrich Bonhoeffer mourut au camp de concentration de Flossenberg.  Karl Barth regretta de ne pas l’avoir soutenu. L’enfer est pavé de bonnes  intentions, mais aussi et surtout de regrets tardifs.  L’Église confessante allemande, Niemoller-Barth-Bonhoeffer, commence à s’organiser clandestinement en 1934. Mais, Bonhoeffer resta  isolé.

Que des chrétiens, protestants et catholiques, aient aidé des Juifs, que certains aient été déportés, assassinés, ne changent rien au problème théologique fondamental. L’antijudaïsme est constitutif de l’identité de l’Église chrétienne qui a façonné au fil des siècles la figure  négative du Juif. Et de l’antijudaïsme à l’antisémitisme, la frontière est si incertaine  qu’elle est devenue invisible à certains hommes d’Église.

Travaillant, via Brecht, sur  la Bible dans la traduction de Luther, et pensant pouvoir utiliser la traduction française de l’École française de Jérusalem (Éditions du Cerf, 1956), il m’est souvent arrivé de buter sur l’antisémitisme multiforme des commentaires. Considérant le judaïsme comme pré-figuration du christianisme, et le christianisme  comme l’accomplissement du judaïsme, considéré nécessairement comme un progrès ‘moral’, les rédacteurs des notes se plaisent à creuser l’écart entre la morale chrétienne et la morale judaïque.  Ainsi, «L’Ancien Testament» devient réservoir d’exemples du pré-chrétien, du pré-logique, du pré-moral. À titre d’exemple, le commentaire de l’histoire d’Abraham et de Saraï qui «porte la marque d’un âge moral où la conscience ne reprouvait pas toujours le mensonge et où la vie du mari valait plus que l’honneur de la femme. L’humanité guidée par Dieu, n’a pris de la loi morale qu’une connaissance progressive»  [p. 19, note i). Les notes constitue un répertoire des prêts-à-penser de l'Occident chrétien dans ses rapports à l’Autre — en ce cas,  le Juif, a remplacé le Sauvage amérindien, africain, dont les langues étaient considérées comme "immorales" et donc  dangereuses  pour la traduction du message chrétien. Du pré-moral.

Après l'Extermination, la contrition papale a quelque chose d'indécent qui ne s'attaque pas à la racine théologique de l’antisémitisme chrétien. Il semblerait que des responsables des hautes instances chrétiennes soient devenus plus attentifs à ce que parler veut dire. À suivre…

Esther, responsable de la mort de Jésus

Du passé  d'enfance  fait surface. Des petites camarades de jeu devaient faire leur “communion solennelle”. Durant une semaine, elles firent “une retraite”, et durant cette retraite, des Franciscains de la cathédrale de Casablanca (années 1937-38), leur avaient expliqué, avec images du chemin de croix à l’appui, les infamies que les Juifs avaient fait subir à Jésus. Une vieille histoire qui remonte  aux débuts de l’hégémonie du christianisme (313 quand l'empereur Constantin se convertit).

On imagine ce qui a pu se passer dans la tête des très jeunes futures confirmées, apitoyées par les souffrances de Jésus. Et qui le racontaient à voix basse, comme un secret. Quand  Esther vint, comme à l’habitude, jouer à la marelle, l’une d’elle refusa — le temps de la retraite — de jouer avec Esther, responsable de la mort de Jésus parce que juive. Esther, l’impure, s’en alla les larmes aux yeux.

Quelques jours plus tard, ma mère s’étonnant de ne pas voir Esther, m'invita à prendre de ses nouvelles. Etait-elle malade? Je racontai l’incident.

— Et tu l’as laissée partir! dit-elle en m’envoyant une taloche.  Esther n’est responsable de rien de tout!  Ce sont des histoires de curé!

Je fus obligée d’aller chercher Esther Azan.

La colère ou plus exactement la surprise de ma mère devait être grande, généralement, elle se contentait d’un proverbe, d’une remarque désobligeante, d’une explication amusée, sans jamais frapper, ni même faire la morale. Cette gifle dit la difficulté qu’elle avait eu à expliquer pourquoi j’aurais dû faire quelque  chose.

J’ai appris plus tard,  qu’elle  ne  tenait  pas en  grande  estime  ces  “messieurs  en  robe  brune  et  sandales”.  Une amie de la famille qui,  pour faire plaisir à sa belle mère, avait accepté de faire un mariage religieux, cinq ans après le mariage civil, avait dû aller à confesse chez ces mêmes Franciscains. Elle en était sortie si outrée par les questions posées sur sa vie sexuelle, qu’elle s’était précipitée chez ma mère pour en parler. D’autres rumeurs couraient, nous dirions aujourd’hui pédophiles. Angèle, une petite copine italienne avait dit que le Père x, lui avait fait des chatouilles, avec son gros pouce, là. Longtemps. Sur sa poitrine pas même naissante de fillette. Pour purifier son âme. Son père, sicilien, voulait tuer le curé.

Angèle mourut d’une tumeur au cerveau à l’âge de 7 ans.  Elle fut mon second rapport avec la mort, le premier étant la mort de sa mère. L’image de cette femme au ventre démesuré, au visage calme a quelque chose d’indélébile. Une famille sicilienne qui, en moins d’un an, avait perdu quatre de ses membres. Je me souviens encore du père, petit, arrondi par la pasta. — Il  est comme une statue, avais-je dit à ma mère. Depuis, je pleurais comme une Madeleine, quand j’entendais la si fameuse chanson larmoyante, Les Roses blanches... pour ma jolie maman...

Des histoires de transferts de responsabilité, des fixations où trouve à se loger le racisme ordinaire. Tel des herbes folles, il fait racines n’importe où.

Je me souviens : mon père — parce que macaroni — était  responsable du “coup de poignard” de l’Italie de Mussolini “dans le dos de la France”, lui qui avait quitté l’Italie depuis tant de lunes. Il fut donc interné. Dans le camp, sous les tentes en plein hiver, il eut une bronchite qui, non soignée, l’handicapa à vie.  Un macaroni, ça ne méritait pas d’être soigné. Ma mère se retrouva seule à diriger le commerce, avec deux jeunes enfants. Il fallait, pour un oui pour un non,  aller dans les bureaux de la mairie, place Lyautey à Casablanca, où de petits fonctionnaires (en majorité corses) faisant du zèle, prolongeaient les attentes. Il fallait demander l’autorisation de prendre de l’argent sur un compte bancaire. Au compte-gouttes. Les ressortissants de l’axe risquaient d’envoyer de l’argent pour soutenir Mussolini. L’humiliation de l’Autre procure de petites jouissances à certains. Encore de la vieille histoire sapiens.

*

Une voix intérieure se demande  si le rapprochement est licite. Oui et non. Un même désir, chez des adultes, chez de jeunes enfants,  de nuire à ces « autres », sous couvert de châtiment mérité pour une faute fantasmée. Ces autres qui  n'avaient pas choisi de naître dans une famille italienne ou dans une famille juive !  Mais, aussi une différence majeure : l’ancrage historique du macaroni, responsable de la guerre aux yeux des patriotes, fait apparaitre l’incongruité du cas Esther, une fillette juive, âgée de  cinq-six ans, considérée comme co-responsable de la mort cruelle de Jésus, mort qui se situe dans un temps mythique,  objet d’une transmission orale, projetée dans le présent de ces fillettes par la parole dramatisée de Franciscains, porteuse d’un antijudaïsme prosélyte, aux effets pernicieux sur de jeunes enfants  poussés à la compassion, source d'identification.

Incongruité qui a le mérite de montrer la perversité de ces “transmissions d’inconscient” comme effets de langage. D’autant plus pervers que les auteurs étaient  "éducateur des âmes", dans un pays, le Maroc, sans tradition antisémite, où les communautés juives d'implantation très ancienne, enrichissaient la culture, l'économie par de nouveaux savoirs transmis ; chez les Berbères, premiers occupants du Maroc, certains s'étaient convertis au judaïsme. D'une manière générale, l’Islam maghrébin n’était pas antisémite. Youdi (juif), roumi (chrétien) n’ont jamais eu la charge méprisante des mots youpin, bicot.

Le troisième ouvrage emprunté a pour titre  «Dieu avec nous - Gott mit uns». La guerre  de destruction  allemande à l’Est 6).

Gott mit uns reprend ironiquement une inscription gravée sur les plaques des ceinturons des soldats qui  allaient  participer le 22 juin 1941, à la campagne de Russie  qui, elle-même, portait le nom de code Barbarossa, un nom d’empereur au destin tragique qui, au XIIe siècle,  s’était engagé  avec les rois de France et d’Angleterre, pour la troisième croisade. Après avoir traversé l’Empire byzantin, la Turquie, Frédéric Barberousse  se noya  dans le Cydnos, petit cours d’eau de Cilicie. Il  voulait délivrer Jérusalem comme  les nouveaux croisés voulaient  délivrer  l’Europe  du  bolchevisme.  Car, il s’agissait  bien  d’une  croisade  «Kreuzzug»  dont les buts étaient ainsi définis, le 2 mai 1941, par le  Generaloberst Erich Hoepner, du groupe 4 de l’infanterie blindée (Panzergruppe 4) :

« C’est le combat des Germains contre le slavisme, la défense de la culture européenne contre la submersion moscovito-asiatique, la résistance contre le bolchevisme juif [...] Chaque action militaire doit être, tant dans la préparation que dans l’exécution,  dirigée par  une volonté de fer visant  la destruction totale et sans pitié de l’ennemi. »

«Es ist der alte Kampf der Germanen gegen das Slawentum, die Verteidigung europäischer Kultur gegen moskowitisch-asiatische Überschwemmung, die Abwehr des jüdischen Bolschewismus. [...] Jede Kampfhandlung muß in Anlage  und  Durchführung von dem eisernen Willen  zur erbarmungslosen,  völligen Vernichtung des Feindes  geleitet sein.» 7)

Mais, Dieu semble veiller sur les intentions,  l’armée de  Barberousse fut décimée, entre autres par la chaleur, l’armée du Führer par le froid et la volonté de feu des soldats soviétiques qui ont instrumentalisé le froid contre une armée qui croyait à la  Blitzkrieg – Guerre éclair. On aurait raison d’être superstitieux dans le choix d’un code.

Lors de la visite de Paul VI sur les Lieux Saints à Jérusalem,  une amie qui couvrait l’événement pour la presse anglaise, m’avait dit avoir compris la défaite des croisés ! Là où les croisés avaient été écrasés, on  ne pouvait pas respirer quand il faisait chaud, on avait  les jambes sciées, elle avait failli se trouver mal, si on imaginait  les croisés dans leur armure,  alors on comprenait  la suite.

Saladin avait eu l’intelligence de se servir de la connaissance du terrain pour venir à bout de ces armées européennes qui rêvaient de conquête, en les attirant dans  un lieu d’enfer.

L’ouvrage  «Dieu avec nous»  est un montage de documents  puisés à des sources diverses. Il a les défauts de tous les recueils de documents, mais aussi les qualités, dans la mesure où chaque document gagne en exemplarité. Il met à la disposition du grand public des documents sur lesquels aucun discours négationniste ne peut venir se greffer. L’entreprise militaro-économique de conquête des richesses de l’URSS s’y affiche comme telle sous couvert d’antibolchevisme.  L’éradication systématique des Juifs aussi — sept mois avant la Conférence de Wannsee à travers des décrets, des rapports, des analyses, non seulement de hauts responsables, mais des bourreaux eux-mêmes. Car, les Täter (terme juridique pour désigner les auteurs d’un délit) font des rapports, photographient, filment, écrivent des lettres à leur famille. Documents qui ont servi à Nuremberg et dans différents procès en Allemagne, publiés dans les Actes des procès.

Les auteurs du recueil, Klee (né en 1942) et Dressen (né en 1935), ont publié de nombreux ouvrages sur le nazisme.

Dans l’introduction, il est dit :

« Insupportable ce qui est arrivé, à peine supportable, la lecture des documents — et pourtant, il est  nécessaire de fixer ce qui au nom du Christianisme (« Croisade contre le bolchevisme ») et de l’honneur allemand,  a été fait aux peuples soviétiques : [...] Environ trois millions de prisonniers de guerre furent condamnés, dans les camps de la Wehrmacht, à mourir de faim ou furent abattus. Il a été beaucoup question du sort des prisonniers de guerre allemands en Russie, mais l’assassinat des prisonniers de guerre soviétiques n’est pas même, jusqu’à présent, un sujet. »

Des photographies, il est dit qu’elles ont été prises par des soldats allemands :

« La majorité des photos — la plupart  inédites — viennent de soldats allemands. Elles furent jetées avant leur capture ou trouvées par les Soviétiques sur les soldats morts. Que si peu d’entre eux disent avoir eu connaissance des crimes, paraît peu convaincant, si les photos des crimes étaient emportées comme photo-souvenir. » (p. 8).

Empruntées à des sources différentes, les photographies paraissent problématiques aux yeux des historiens. Elles le sont. Mais, si on les considère comme des parcelles d’un tout, elles débordent  l’”anecdotique”, et deviennent des sortes de métonymes, qui  “disent” le tout.

Les séquences de cartes-postales dans les Carabiniers de Godard refont surface.  Un film qui montrait obliquement  la veulerie,  la rapacité des consentants ordinaires.  Le film déplut. Je l’ai revu tandis que Sarajevo se mourait. Il était brillant comme un sous d’or, enfoui et retrouvé.

L’ouvrage s’ouvre sur le fragment d’un discours d’Hitler, prononcé le 22.8.1939, à l’adresse des officiers qui attaquent la Pologne. La destruction radicale en est planifiée. Le discours est répétitif, pas moins de 4 verbes commençant par zer (le préfixe de la division destructrice), et 5 ver-nicht-en (nicht étant négation) ;  l’allemand en est misérable (difficile d’en garder les ellipses), mais il est la forme d’un discours qui veut aller à l’essentiel, d’où l’accumulation de formes substantivées, une syntaxe d’appositions, les liens logiques entre les éléments étant de l’ordre de l’évidence, la suppression massive des articles, relativement courante en allemand, a pour effet de mettre en relief les substantifs sans article, et de donner valeur aux articles présents. Comme Streicher, Hitler pousse le système de la langue jusque dans ses limites, donnant  à ce fragment de discours le rythme impératif du style télégraphique.

[Souligné le champ lexical  de la destruction]

Destruction de la Pologne en premier. Même si à l’Ouest (la) guerre éclate, (la) destruction de la Pologne reste au premier plan. Étant donné  (la) saison, décision rapide.

Je donnerai (une) raison-propagande pour le déclenchement de la guerre, indifférent si crédible (ou pas). Le  vainqueur n’est pas questionné, plus tard, s’il a dit la vérité ou pas. Au début et dans (la) conduite d’une guerre, il n’est pas question du droit, mais de la victoire.

Verrouiller (le)  cœur à (la) pitié. Action brutale. Il faut que 80 millions d’être humains voient leur droit reconnu. Il faut que leur existence soit assurée. Le plus fort a le droit. (La) plus grande dureté. Rapidité de la décision nécessaire. Croyance ferme dans les soldats allemands. Les crises à mettre uniquement sur le compte de la défaillance des nerfs du Führer.

Première exigence : avancée jusqu’à Weichsel et jusqu’à Narew. Notre supériorité technique brisera les nerfs des Polonais. Toute nouvelle force vivante polonaise se reformant doit être immédiatement détruite. Guerre d’usure continuelle jusqu’à épuisement.  De nouvelles frontières allemandes selon des points de vue sains, éventuellement, protectorat comme avant-terrain. Les opérations militaires ne tiennent pas compte de ses réflexions. (L’) écrasement intégral de la Pologne est le but militaire. Rapidité est la chose principale. Persécution jusqu’à totale destruction.

Vernichtung Polens im Vordergrund. Auch wenn im Westen Krieg ausbricht, bleibt Vernichtung Polens im Vordergrund. Mit Rücksicht auf Jahreszeit schnelle Entscheidung.Ich werde propagandistischen Anlaß zur Auslösung des Krieges geben, gleichgültig, ob glaubhaft. Der Sieger wird später nicht danach gefragt, ob er die Wahrheit gesagt hat oder nicht. Bei Beginn und Führung des Krieges kommt es nicht auf das Recht an, sondern auf den Sieg.Herz verschließen gegen Mitleid. Brutales Vorgehen. 80 Millionen Menschen müssen ihr Recht bekommen. Ihre Existenz muß gesichert werden. Der Stärkere hat das Recht. Größte Härte. Schnelligkeit der Entscheidung notwendig. Festen Glauben an den deutschen Soldaten. Krisen nur auf Versagen der Nerven der Führer zurückzuführen.

Erste Forderung : Vordringen bis zur Weichsel und bis zum Narew. Unsere technische Überlegenheit wird die Nerven der Polen zerbrechen. Jede sich neu bildende lebendige polnische Kraft ist sofort wieder zu vernichten. Fortgesetzte Zermürbung. Neue deutsche Grenzführung nach gesunden Gesichtspunkten, evtl. Protektorat als Vorgelände. Militärische Operationen nehmen auf diese Überlegungen keine Rücksicht. Restlose Zertrümmerung Polens ist das militärische Ziel. Schnelligkeit ist die Hauptsache. Verfolgung bis zur völligen Vernichtung. [..] (p. 12).

Suit le rapport secret du Général de l’Artillerie Walter Petzel (Poznan, le 23.11. 1939), qui atteste la mise en application des ordres du Führer. Il fait état des pillages qui accompagnent les arrestations arbitraires, les exécutions.  Les formations SS ont tendance, note-t-il, à devenir un État dans l’État. Ce qui provoquent des tensions dans les troupes, dont le mérite n’est pas toujours reconnu. Il craint des affrontements, qu’il se dit prêt à réprimer au nom de la discipline dans l’armée.

« Dans presque toutes les localités d’une certaine importance, ont lieu des  exécutions publiques par les organisations évoquées. Le choix en est très divers et souvent incompréhensible, l’exécution maintes fois indigne.

Dans de nombreux cantons, la totalité des  propriétaires terriens polonais ont été arrêtés et internés avec leur famille. Les arrestations étaient presque toujours accompagnées de pillages.

Fast in allen größeren Orten fanden durch die erwähnten Organisationen öffentliche Erschiessungen statt. Die Auswahl war dabei völlig verschieden und oft unverständlich, die Ausführung vielfach unwürdig. (p. 13)

In manchen Kreisen sind sämtliche polnische Gutsbesitzer verhaftet und mit ihren Familien interniert worden. Verhaftungen waren fast immer von Plünderungen begleitet.»

Petzel manifestement n’a pas entendu le discours du Führer.

Le pillage est un leitmotiv de tous les rapports. La diversité des verbes est grande (ausgeplündert, ausgeräubert...). Ce qui ne peut être emporté, comme le bétail, est abattu (abgeschlachtet) ou brûlé (abgebrannt).

Le général note qu’il n’est jamais question dans les communiqués officiels,  de guerre contre la Pologne, l’armée allemande se serait contentée de prendre aux Polonais les armes livrées par les Français et les Anglais. Les soldats qui s’en étonnent, contestent par ailleurs les différences de solde entre les soldats et les formations SS.

Dans les villes des blocs entiers de maisons sont vidés, les habitants déportés. Dans les camps, l’état sanitaire est si grave que les épidémies menacent l’armée allemande elle-même. Hitler pensait que la rapidité d’exécution, Blitzkrieg, suffirait à tout maîtriser.

*

Les solutions radicales : de l’ordre évident de la pensée infantile.

Je me souviens, à Grasse, où je passais des vacances avec mes neveux, l’année du putsch de Pinochet. En septembre 1973.  J’écoutais les nouvelles et je me sentis vaciller quand j’ai entendu la fin de Salvator Allende dont je suivais l’expérience avec fièvre. Mes neveux, avec qui je jouais, ont perçu le blêmissement. Comment expliquer à de très jeunes enfants un putsch militaire? Je simplifiai en décrivant un combat entre des gentils et des méchants. Les jours suivants, la mort du chanteur Victor Jara, aux mains coupées, me donna  l’occasion de préciser la nature du combat.

Mon neveu, haut comme deux pommes, pour me consoler, me passant la main sur le visage, dit avec conviction :

— Tu verras, quand je serai grand, je les tuerai tous.

Avec un bel accent d’intensité sur tous. Espérant vraisemblablement effacer l’événement et réactiver mon désir de jouer.  Ce tous avait déclenché, je me souviens, une réflexion sur les désirs d’éradication. La promesse de mon neveu révélait la nature infantile de ces désirs. Je me rappelle avoir relu le Chant des pirates de  Brecht, où une serveuse rêve d’éradiquer tous les clients qui l’ont humiliée. Une ville entière.

Brecht voit clair qui met en mots non pas, comme il est dit et répété,  le désir révolutionnaire d’en finir-avec, mais l’irréalisme de ce rêve de revanche qui est l’aveu même de l’impuissance politique. En ce cas, l’impuissance politique d’une servante isolée qui fantasme ses désirs de revanche.


Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments.
René Char


Suite du rapport secret du  Général de l’Artillerie Walter Petzel.

« Dans plusieurs villes, furent menées des actions contre les Juifs  qui dégénérèrent en débordements les plus graves. À Turck, le 30.10.39, trois voitures SS sous la direction d’un haut dignitaire SS, traversaient la ville, en frappant sans distinction la tête des gens dans la rue, avec des lanières de bœuf et de longs fouets. Il y avait aussi des Allemands parmi les frappés. Finalement, un groupe de Juifs fut poussé dans la  synagogue, là, ils furent obligés en chantant de ramper entre les bancs, pendant qu’ils étaient frappés au fouet par les SS.  Ils furent ensuite obligés d’enlever leur pantalon, pour être frappés à même les fesses dénudées. Un Juif qui d’angoisse fit dans ses pantalons, fut obligé de barbouiller le visage des autres Juifs de ses excréments [..]

Rapport du Wehrkreiskommando XXI (Posnan) au Commandant en chef de l’armée de réserve

Posnan, le 23.11.1939

I c 86/39 secret

In mehreren Städten wurden Aktionen gegen Juden durchgeführt, die zu schwersten Übergriffen ausarteten. In Turck fuhren am 30.10. 39 drei SS-Kraftwagen unter Leitung eines höheren SS-Führers durch die Straßen, wobei die Leute auf der Straße mit Ochsenziemern und langen Peitschen wahllos über die Köpfe geschlagen wurden. Auch Volksdeutsche waren unter den Betroffenen. Schließlich wurde eine Anzahl Juden in die Synagoge getrieben, mußten dort singend durch die Bänke kriechen, wobei sie ständig von den SS-Leuten mit Peitschen geschlagen wurden. Sie wurden dann gezwungen, die Hosen herunterzulassen, um auf das nackte Gesäß geschlagen zu werden. Ein Jude, der sich vor Angst in die Hosen gemacht hatte, wurde gezwungen, den Kot den anderen Juden ins Gesicht zu schmieren. [...]

Bericht des Wehrkreiskommandos XXI (Posen) an den Befehlshaber des Ersatzheeres»

Posen, den 23.11. 1939

I c 86/39 geheim

En écho, un autre détail

Walter Grab, autrichien, raconte aussi une histoire de fèces. À Vienne, un 25 avril 1938, six semaines après l’occupation de l’Autriche par les nazis, des  Juifs (une quarantaine) sont raflés dans la rue et conduits dans un gymnase,  fréquenté par des enfants juifs. Dans ce gymnase,  les nazis (« un régiment de SA ou de SS ») avaient abondamment déféqué :  «Le sol et les murs étaient entièrement recouvert d’excréments. Ça puait bestialement. [..]». Ils les obligèrent à nettoyer ces “chiottes”. «Ils riaient et braillaient durant 10 ou 15 minutes, se moquaient de nous, parce que nous avions peur». Ce n’était encore qu’un jeu – «einen Jux». Un jeu de preuve : les Juifs sont sales. Ce n’était pas une action organisée comme le pogrome du 9 novembre qui suivra. Seulement, un amusement de populace  -  einen  echten  Pöbelspaß. Car, à Vienne, en 1938, c’étaient des gens du peuple qui prenaient des initiatives antisémites. Dès l’Anschluß. Grab estime que les brutalités antisémites autrichiennes dépassèrent tout ce qui s’était déjà vu en Allemagne.

De l’inconscient parle à voix haute. Certes. Mais la catégorie clinique rituels de pathologie sexuelle suffit-elle à rendre compte de cette violence-LÀ? Un peu court, quand même.  Je me refuse à user d’un vocabulaire clinique : pathologie sexuelle, sadisme, haine de soi, de son corps, problèmes identitaires… et autres tutti quanti des catégories ‘explicatives’, forgées dans un certain cadre, la cure, qui ne peuvent pas rendre compte d’une réalité nouvelle, historique.

Dans son témoignage, Walter Grab rapporte et commente avec justesse un détail. Un camarade de classe de l’école primaire, Lichtenegger, le reconnait, la rencontre lui est désagréable. «Je sentis qu’il ne voulait pas m’humilier, moi, c’est-à-dire le Juif qu’il connaissait, mais le Juif anonyme, le croquemitaine juif de la folie raciste des nazis». Il l’autorise à quitter les lieux. «Le Juif»  est un monstre qu’il faut  écraser, anéantir, mais pas le camarade de classe Grab, que l’on a connu comme un  être humain. Non, pas celui-là». La folie antisémite, abstraite, a buté sur la rencontre d’un Juif réel.

Grab met le doigt  sur un  point  essentiel  du  discours raciste en général : l’Autre, en ce cas le Juif, est une abstraction, un effet de langage. On l’aura peut-être remarqué, dans le discours du général  Erich Hoepner, Germanen (le combat des Germains), un groupe ethnique composés d’individus s’opposait à Slaventum (slavisme), une entité abstraite. Le choix des termes pointe la cohérence.

Mardi 9 novembre 1999

Anniversaire de la chute du Mur, 10 ans déjà. Je me souviens : une étudiante rémoise avec qui je bavardais, me dit :

— Vous devez être contente, ça va faciliter vos déplacements, vous n’aurez plus à vous énerver!
— Oui, bien sûr,  mais je ne peux  pas m’empêcher de ricaner,
avais-je répondu, en faisant une grimace de ricanement.

Devant son regard interrogatif, je lui dis qu’ils/elles allaient très vite se réveiller avec une sacrée gueule de bois dont ils auraient  du mal à se remettre. Mais quand B., euphorique,  me téléphona le soir du 9 pour m’inviter à venir «voir ça !», je me tus.  La joie des libérés était trop agréable à entendre. Aujourd’hui, elle se refuse même à m’accompagner sur le  Kurfürstendamm.

Pourquoi,  répètent les opposants  qui  avaient  enclenché la contestation, ne nous a-t-on  pas  permis  d’expérimenter notre 3e  voie?  Leur  naïveté politique  me  navre et me ravit. Les Ossi  ne connaissaient notre société qu’à travers les mythologies de leurs désirs, encore que certains artistes, intellectuels, qui avaient obtenu  un visa de visite temporaire pour l’Ouest,  le pouvoir espérant s’en débarrasser, avaient très vite compris sur place,  quel était le prix à payer pour une liberté relative. C’était devenu une blague, quand ils revenaient, ils  disaient avoir mißbraucht (faire un usage illicite de)  la confiance du gouvernement.

Les Ossi ont été refaits comme les Iraniens contestataires  qui voulaient obliger le Chah à démocratiser le régime, et non pas le chasser pour être gouvernés par Khomeiny. «On ne le connaissait  pas, c’est un produit d’importation étrangère. Nous, on voulait plus de démocratie, on voulait  que  le Shah comprenne… on ne voulait pas le chasser!» m’a-t-on dit et répété. Un chauffeur de taxi, musicien exilé, me dit un jour sur un ton rageur :

— Khomeiny ? c’est une affaire de CIA, d’Occidentaux,  c’est vous,  pas les Iraniens !

J’en fus assommée d’étonnement !

Mais, si j’avais été Berlinoise ossi, j’aurais participé à la liesse générale. Il suffisait de séjourner un mois en RDA  pour comprendre et partager ce désir irrépressible de passer la frontière.

La manière dont on traite la question du communisme, à cette occasion,  est d’un simplisme affligeant. Je repense à un ami polonais, Nateck Globus, dissident communiste qui atterrit au CNRS (Sciences) et qui, vingt années durant, se battit pour  introduire plus de démocratie dans une instance qu’il estimait féodale. Mais oui, féodale ! Un jour furieux, il me dit :

Mais arrête avec ta démocratie française !   Il y avait plus de démocratie — à la base — dans la Russie de Staline que dans ta  pseudo-démocratie française !

Je n’en croyais pas mes oreilles.

Il pouvait parler pendant des heures de sa vie en URSS  et des bagarres au CNRS, non seulement contre la bureaucratie scientifique française, mais aussi contre les Cégétistes, membres du PCF. “Un gauchiste”, donc!   Je n’ai — hélas — jamais réussi à lui faire écrire ses souvenirs de Polonais juif qui trouva refuge en URSS, après avoir assisté, adolescent, au massacre de sa famille par les nazis. Toujours fuyant devant l’avancée des troupes allemandes, il se retrouva en Ouzbékistan, à Tachkent.  La description de sa vie de réfugié dans des immeubles où cohabitaient généraux sans insignes (à l’époque) et ouvriers d’usine, était passionnante. Un conteur, pétri d’humour. Il savait se  moquer en racontant une blague juive,  bien adaptée à la situation.  Une manière élégante de  contourner le narcissisme du moqué… Comme ma mère et ses proverbes en patois mentonnais.

Le film de Frank Beyer,  La trace des pierres – Spur der Steine, que l’on pouvait voir à L’ Arlequin, dans le cadre du festival du film allemand (3-8 novembre 1999), montrait la complexité de la situation, les ouvriers étaient plus libres dans leur agissements que ne l’étaient les membres du Parti.  Ce que disait Nateck, tout dépendait du  groupe social auquel on appartenait.

Ces discours globalisants, anticommunistes ont des effets pervers, entre autres de censure. Pourquoi par exemple, dans des documentaires télévisuels sur  les  Brigades internationales, il est question des Anglais, des Français, mais pas des communistes allemands, (ni du reste, des antinazis allemands non communistes), qui ont participé aux combats antifascistes? Ces communistes, ces humanistes allemands, savaient que l’avenir se jouait en Espagne,  et que la défaite du fascisme en Espagne aurait pu changer le  cours de l’Histoire du XXè siècle. Ce type d’ellipses (conscientes ou inconscientes, peu importe) est grossier.

Les traditions nationales ont teinté les communismes nationaux de nuances qui interdisent les globalisations : le communisme des Polonais, des Tchèques différait du communisme allemand — un communisme de vaincus — la tendance libertaire y était plus marquée,  et ainsi de suite. Quant au communisme de Staline, il constitue comme le nazisme, une singularité. Qui me semble ancrée dans la culture religieuse russe, dont le pouvoir, à certains moments, se sert.

Mercredi 10 novembre

Les PUF de la Place de la Sorbonne devraient disparaître. La sébastopolisation du cœur du Quartier Latin  se  continue. Des fripes, des frittes et de la pizza. Peut-être faudra-t-il transporter le Luxembourg, la Sorbonne, le Collège de France ailleurs. Mais où?

Me lamentant sur la disparition annoncée de cette librairie auprès d’une employée, je l’entends  dire :

Je m’en fous qu’elle disparaisse ! Je préfère être au chômage que de continuer à travailler dans cette boîte,  on est traité comme des moins que rien ! Ah ! si vous saviez…

Stupéfaite et attristée. Encore une illusion qui s’évapore, je pensais qu’on pouvait être heureux de travailler dans une librairie.

Suite nazie 1

Rêve SS  de colonisation

En contre-point du rapport du Général de l’Artillerie Petzel, un encadré : le document est signé par un  SS-Sturmbannführer, il énumère les mesures à prendre pour exécuter l’ordre du Führer : faire des territoires polonais occupés, une «Prusse  allemande», d’où la nécessaire et rapide « liquidation  de tous ses éléments polonais  – physische  Liquidierung  aller derjenigen polnischen Elemente ». Il termine sur une phrase qui ressemble à un regret, il est probable  que  « de toute manière, à la fin et malgré toute la dureté, seule une fraction des Polonais seront détruits dans la Pologne de l’Ouest (à titre approximatif  20 000).  -  Auf jeden Fall wird am Ende trotz aller Härte nur ein Bruchteil der Polen in Westpreußen vernichtet sein (schätzungsweise 20 000)». Les tueurs découvrent que le meurtre de milliers de personne n’est pas une affaire simple. Qu’il faut du temps. Beaucoup de temps. Avant et après. Car, si  tuer ne demande que quelques secondes, la préparation des exécutions exigent des heures. Pour ne pas parler de l’après.

Suit le rapport de trois responsables de la Wehrmacht, sur l’exécution publique d’une femme de 22 ans et d’un homme, deux Polonais, tombés sous le coup de la loi martiale (standgerechtliche Erschiessung), mi janvier 1940 à Tomaszow. Avant de les exécuter, on les torture.  La femme a droit — comme toujours, suivant la loi des mâles — à des traitements spéciaux, qui disent la perversité et le mépris :

— Je suis curieux de savoir, si elle porte une culotte, dit  le fonctionnaire de police, coiffé d’un casque militaire (Stahlhelm).
— Ça, de toutes manières,  nous le verrons, ils vont être traités par moi,
il ajouta «chauffe bien le four».

Le feu servait pour la torture. Quand la femme, frappée à deux reprises par ce même fonctionnaire de sa main gantée de cuir — une première fois sur les reins, une seconde fois au visage,   le coup « claqua comme un coup de pistolet » (elle ne creusait pas assez rapidement sa fosse) — quand la femme donc saignant du nez et de la bouche, ne pouvant plus se relever, souleva ses jupes en guise d’explication :

« [...] on pouvait voir que ses dessous étaient, presque jusqu’aux genoux, pleins de sang. Elle avait dû avoir ses règles à la suite de l’émotion. Le fonctionnaire de police qui se tenait près de la fosse devant elle, dit : «Voilà que celle-là a reçu ses étrennes, pas de  baisage* donc. »

[...] hob ihre Röcke hoch, so daß man sehen konnte, daß ihre Unterwäsche fast bis zu den Knien vollkommen mit Blut getränkt war. Sie mußte auf die Aufregung ihre Blutungen bekommen haben. Daraufhin sagte der Polizeibeamte, der noch an der Grube vor ihr stand: « Jetzt hat die auch noch die Kirmes* gekriegt, nun wird nichts aus der Fickerei*.» (p. 16-18).

* Kirmes (menstruations en langue vulgaire), * Fickerei (baise), des mots lourdement machistes qui contiennent tout le mépris du monde pour la femme. Pas spécifiquement nazie, je le concède.  Mais — toujours et partout — fascisoïde*. Ce rapport est associé à une  photo trouvée dans les archives de la Gestapo à Zloczew : une plage de corps enchevêtrés qui portent les marques de cruels traitements.

* Dans mon lexique,et pour aller vite, le fascisme est la forme politique du fascisoïde ordinaire.

Ce chapitre s’achève sur des notes de Martin Bormann, le fidèle secrétaire,  après une conversation avec Hitler à Berlin, le 2.10.1940. En fait, un petit traité colonial, la Pologne comme réserve de main d’œuvre subalterne. Pas spécifiquement nazi, non plus.

Les Polonais : nés pour être esclaves, «le Polonais, par opposition à nos travailleurs allemands, est  précisément né pour le travail subalterne - der Pole sei, im Gegensatz zu unserem deutschen Arbeiter, geradezu zu niedriger Arbeit geboren». Ils travailleront donc dans les champs pour nourrir  le  peuple  allemand de la grande industrie.  Déportés  en Allemagne, ils doivent rester isolés. Pas de mélange sanguin, pour les Blubo (Blut und Boden).  La banalité d’une vieille histoire européenne, appliquée cette fois à des Européens.

Bormann rapporte  pieusement  ce que  LE  Führer (mot-leitmotiv) dit,  explique,  éclaire,  souligne…   Une variante du discours où le dire est un faire faire (müssen – le devoir-faire impératif et dürfen sous forme négative, ne pas avoir le droit de faire).

En conclusion, il écrivait :

il ne doit exister qu’un seul maître – l’Allemand]

c’est pourquoi, il fallait liquider tous les représentants de l’intelligentsia polonaise. Cela pouvait paraître dur, mais ce n’était après tout qu’une loi vitale.

[...] devenir une réserve allemande profite aussi aux Polonais, les Allemands veillant à ce qu’ils ne meurent pas de faim, jamais, nous  ne devrions les élever à un niveau supérieur, car ils risqueraient de devenir anarchistes ou communistes. Pour les Polonais, il était donc tout à fait justifié qu’ils gardent leur catholicisme; les prêtres polonais recevraient de nous leur nourriture, et en échange, ils auraient à diriger leurs agneaux de la manière souhaitée. [...] Il fallait donc que les prêtres veillent  à ce qu’ils restent tranquillement bêtes et  idiots [...] Ces forces de travail bon marché, nous en avions besoin, un point c’est tout, leur moindre coût profiterait à  chaque  Allemand, à chaque travailleur allemand.

[..] daher seien alle Vertreter der polnischen Intelligenz umzubringen. Dies klinge hart, aber es sei nun einmal das Lebensgesetz.
[..]
nie dürften   wir sie aber auf eine höhere Stufe erheben, denn sonst würden sie lediglich zu Anarchisten und Kommunisten. Für die Polen sei es auch daher durchaus richtig, wenn sie ihren Katholizismus behielten; die polnischen Pfarrer bekämen von uns ihre Nahrung, und dafür hätten sie ihre Schäfchen in der von uns gewünschten Weise zu dirigieren. [...]  Die Pfarrer müßten die Polen also ruhig dumm und blöd halten, [...] Diese billigen Arbeitskräfte benötigen wir nun einmal, ihre Billigkeit käme jedem Deutschen, auch jedem deutschen Arbeiter zugute. [...]

C’est clair, c’est net, c’est franc. Les conquérants nazis font ce qu’ils disent. Comme les colonialistes 9).

Le discours du Führer en forme de coups de poing, relayé par celui de Bormann et autres zélés, ont eu pour conséquence l’assassinant de 40% de l’intelligentsia polonaise (médecins, professeurs, juristes…) et de 20% des prêtres.


Le discours du pouvoir « a pour fonction première d’orienter une action et de maintenir la cohésion des exécutants en renforçant, par la réaffirmation rituelle, la croyance du groupe dans la nécessité et la légitimité de son action». Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, La production de l’idéologie dominante, 1976, p.11.

Cette première partie enchaîne sur La croisade contre le bolchevisme  – Des millions mourront. Des villages transformés en cimetière. Torture bestiale de population pacifique. Destruction de populations civiles. «Il n’y avait pas une seule rue, sans pendus ». Des photos accompagnent ces rapports. Elles ressemblent à celles que nous connaissons déjà. Des corps de suppliciés dénudés, des prisonniers de guerre soviétiques, affamés. Des photos de pendus à des potences, à des immeubles, à des balcons d’immeubles, à des arbres, à des poutres… Parfois des suites chronologiques, on dresse une longue  potence,  sur la photo suivante, 10 partisans, la corde au cou attendent, sur la dernière, les partisans sont pendus.  Il arrive qu’un commentaire dise le mépris :  — Olé, les partisans font maintenant une drôle de gueule - Summy – Partisanen gucken jetzt blöd aus der Wäsche. [p. 64-65]

«Les soldats allemands  photographient  massivement de tels “motifs”». Or, la photographie était soumise à une réglementation stricte, voire interdite aux soldats 3). Quels rôles jouaient-elles dans l’économie psychique des soldats-photographes? L’effet distançant de l’acte de photographier vient-il souligner la  participation consciente, active, assumée au massacre?  Ces photographies qui rompent avec la  tradition de la représentation de la violence militaire, présentent-elles des massacres pour le massacre?

Quoi qu’il en soit des questions peut-être sans réponses, ces photos-souvenirs témoignent de la banalisation généralisée du meurtre, parlent aussi — et peut-être surtout — des photographes, de leur pourrissement psychique.

Des massacres vus par les yeux des Täter, de leurs photos-souvenirs, comme legs à l’Histoire. C’est lourd.

Lors de l’arrestation du SS – Obersturmbannführer Franz, commandant du camp de concentration de Treblinka,  à Hanovre en 1959 on trouva un album de photos qui portait l’inscription : les plus belles années de ma vie. À Treblinka.

Simon Wiesenthal raconte que des officiers SS  ou de la Wehrmacht, accompagnés de leurs femmes parfois, venaient photographier les  prisonniers qui ressemblaient à des bêtes ou à des fantômes d’un autre monde, tant ils étaient sales et avilis.  Ils en riaient et photographiaient. Des comportements de touristes.


Autrefois quand la Terre était solide, je dansais, j’avais confiance.

À présent, comment serait-ce possible ?

On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien.

Quand le malheur tire son fil, comme il découd, comme il découd !



Dans les mises en scène de Tadeusz Kantor,  la caméra avait une forme de mitraillette. Une manière de suggérer des choses secrètes, invisibles à l’œil ordinaire.


Je me souviens, en Albanie, enfants, vieillards pauvrement vêtus, étaient un sujet apprécié par les co-voyageurs armés d’un appareil photographique. Sans se soucier de l’humiliation qu’ils infligeaient à l’Autre. Les pays pauvres connaissent ce goût des riches voyageurs occidentaux pour leur misère. De l’exotique?


Jeudi 11 novembre 1999

Soirée avec Bernard R. Nous avons vu la troupe de Kutiyattam  aux Abbesses et partagé l’enchantement de la gestuelle. Nous dînons dans le coin. Je parle de ce qui me tient à cœur en ce moment. De Kantorowicz, de Feuchtwanger, de ces exilés antinazis obligés de fuir la France, parce que risquant d’être livrés aux bourreaux auxquels ils croyaient avoir échappé en quittant l’Allemagne nazie. On parle dans la foulée du documentaire sur un musicien de jazz, Eddy Bozner, vu la veille sur Arte, et dont nous n’avions jamais entendu parler. Nous ignorions même que le jazz avait joué un certain rôle en URSS.

Il évoque des souvenirs d’enfance, il a retrouvé son Petit Robert, sous le nom Hitler, il avait écrit cochon. En français, l’insulte porcine est gentillette. En allemand, elle eût été plus cognante, l’insulte porcine Schwein/Sau a toujours une odeur de sang.  «Maintenant, la vieille truie nage dans le canal» auraient  dit les tueurs de Rosa Lux… Judensau,  Judenschweine… injures favorites des SA.

Plus optimiste que moi, B. pense que nous vivons les derniers soubresauts d’un siècle barbare et que le 3e millénaire sera plus humain. Le pensait-il vraiment?

Toujours pas d’exposition en vue pour ses toiles algériennes si puissantes qui nous  projettent dans  la concréité des massacres, à travers des visages de femmes. Un rouge indéfinissable, terni, rougeoie la grande toile de l’égorgée. Un autre visage aux yeux durement dramatiques est recouvert d’instruments du supplice. Des toiles qui accusent. Des toiles qui s’inscrustent dans l’oeil et dont on ne parvient plus à se libérer.

Ils viennent,  ils trouvent ça fort, mais aucun ne veut se compromettre, et comme on ne sait pas qui décide de quoi à Pompidou et ailleurs, il est difficile de forcer les portes. L’Institut du Monde Arabe n’en veut pas non plus, trop compromettantes, on risquerait de déplaire à l’Algérie. Si je m’occupais de chats et de chiens, ce serait plus facile, mais je continue à m’occuper de la société, dit-il avec tristesse.

Du temps de la guerre à Sarajevo, il se disait “ravagé” par le drame yougoslave. Il avait fait des coffres, et dans ces coffres des poupées au corps démantelé… De bien sombres temps pour l’art devenu marchandise, non seulement soumis aux modes, mais aussi aux lâchetés politiques.


Suite nazie 2


Remarque

Commence ici, pour moi, une phase nouvelle où passer-par n’est plus s’informer. Passer-par l’horreur de rapports d’officiers de la Wehrmacht faisant été d’exécutions par balle de Juifs, de  Tsiganes. Observant leurs soldats, cherchant le lieu le plus apte à l’exécution.

La publication, toujours repoussée (la relecture me coûte) est prévue en 2008.



La 6è partie de l’ouvrage, Dieu avec nous, (p.  101-115) a pour titre : Les Juifs, les piliers du bolchevisme – Juden, die Hauptträger des Bolchewismus. Le chapitre s’ouvre sur une photo  : des Juifs avancent et passent devant des cadavres.

Rapport secret du lieutenant Walther ou rencontre du sujet-cynique

Aux pages 108-109 :  un document étonnant par sa précision, le rapport  du lieutenant Walther, 9è compagnie du 433e régiment d’infanterie. Un rapport secret sur l’exécution de Juifs et de Tziganes. [Envoyé le 4.11.1941, par le Régiment d’Infanterie 734, de la Division d’infanterie 704.]

Rapport qui m’intrigue d’abord, l’emploi de certains mots, termes me paraissant étranges dans ce rapport. Le mal-être qu’il provoque m’incite à en faire l’analyse. Je laisse en suspens l’analyse du texte de Streicher, pour m’attaquer à ce rapport de tueur par balles.

À lire et relire ce document, je finis par voir ce huis clos à ciel ouvert et ses fantômes. La violence des faits rapportés feutrée par la forme policée, soignée, le mode précis, sobre de la description de la place incluant sa finalité (exécution par balles),  provoquent en moi une tension insupportable. Je commence à comprendre le malaise éprouvé à la première lecture. D’où la nécessité impérieuse (mais relativement inconsciente) d’interroger le fonctionnement de ce rapport, seul capable  d’éclairer ces effets de mal-être produits.

Je saisis alors la différence entre ce travail d’analyse et celui de l’historien. L’historien saucissonne le document, met en fiches les informations qu’il contient, et construira ensuite son modèle d’interprétation. Des dates, des chiffres… des lieux 4). Au bout, les humains concrets ont disparu. Le concret de l’action elle-même se dilue dans l’abstrait des mots, des termes, des concepts. Que peut faire un historien des femmes qui pleurent, des victimes qui essaient d’échapper à la tuerie, de la “qualité” de la place où l’on tue, choisie avec soin? Rien. Du détail qui engorgerait son analyse.

L’analyse systémique (‘énonciativiste’ dit un psycho-linguiste)* se situe à l’opposé, rien dans le document ne peut être dissocié, la forme est sens, et parce qu’elle fait sens dans tous les sens, lentement émerge un énonciateur qui est un Täter, un sujet-tueur, je veux dire un individu, soldat de la Wehrmacht, qui a intériorisé le discours mortifère du pouvoir, intériorisation qui autorise le passage à l’acte et le justi-fie. Dans ce style poli (comme on dit polir un métal, un verre…), je rencontre de l’inhumain avec un visage d’humain, sous le masque d’un professionnel qui adhère aux visées du pouvoir politique. Via les codes d’honneur militaire.

* On peut en lire un exemple sur le site TEXTO ou sur le site  Intime nazi où j’ai publié l’analyse du rapport de Klaus Barbie sur l’arrestation des enfants d’Izieu.

On me dit que mon visage stresse  quand je parle de ça, que ma voix change, qu’il me faut sortir de çà… Ne pas trop s’attarder. Malsain.

— Non, dit Claude J., (psychanalyste), il faut continuer.

Ne serait-ce que pour attirer l’attention de l’historien sur l’importance de la traduction de ces documents cités dans le discours historiographique.

Trop déstabilisée,  j’ai arrêté l’analyse. Difficile à apprivoiser, l’idée d’analyser ce  rapport dans sa singularité, comme je le fais depuis des lunes pour les  textes littéraires.  De Julius Streicher au lieutenant Walther, j’ai le sentiment d’avoir franchi un seuil, sans retour possible. J’ai rencontré du sujet, dans ladite langue de bois administrative. Le discours propagande de Streicher produisait lui-même la distance ironique — protectrice. Le rapport «secret» qui m’a d’abord intriguée,  ouvre de petites lucarnes sur autre chose. On bute ici sur quelque chose qui résiste, et que l’obéissance aux ordres ne suffit pas à  expliquer.

Avoir/ Ne  pas avoir « d’inhibitions psychiques »

Remarque. Le lieutenant Walther qui observait ses soldats, disait en conclusion : «Au début, mes soldats n’étaient pas impressionnés. Le deuxième jour pourtant, il apparaissait  déjà  que, sur une période assez longue, l’un ou l’autre ne possède pas ses nerfs 4) pour mener à bien une exécution. Mon impression personnelle est que, pendant l’exécution on ne connaît aucunes inhibitions psychiques. Celles-ci cependant surviennent, quand après des jours, le soir,  on  y pense à tête reposée.»

Les jours suivants, un souvenir fait surface. De ces souvenirs que les enfants enregistrent à leur insu, quand les parents évoquent des événements qui les ont marqués, et dont les enfants ne savent pas quoi  faire. Mon père avait souvent raconté un de ces événements qui a changé le cours de sa vie.

Après quelques mois de guerre, (il est né en mai 1900), il était entré (ou avait été versé ?) dans la gendarmerie. Une forme de promotion sociale certaine, pour un paysan pauvre de la région de Vintimigle, qui avait commencé à travailler à l’âge de 7 ans, sachant à peine lire et écrire.

Dans les années vingt, la gendarmerie était chargée de mâter les grèves ouvrières très dures. Il se trouva donc à Gênes,  devant des piquets de grève. Le face à face l’avait marqué :

— Quand  j’ai compris qu’on allait tirer, j’ai chié dans mes pantalons, j’étais blanc, j’étais vert… J’ai baissé mon fusil.

L’ordre de tirer sur les grévistes n’a pas été donné, mais l’émotion avait été trop forte, il donna  sa démission le lendemain et se retrouva sur le carreau chômeur, dirait-on aujourd’hui. C’est ainsi qu’il vint travailler en France dans les grands hôtels de la Côte d’Azur, fréquentés à l’époque par de riches anglais, dont il vidait les pots de chambre. Payé au pourboire.

Je me souviens encore des noms prestigieux de ces hôtels :  Négresco, Ruhl… à Nice, Hôtel d’Angleterre à Menton. Peut-être avait-il déjà croisé ma mère qui, elle, repassait le linge de ces aristocrates.  Ce paysan italien avait donc  eu des « inhibitions psychiques », dans son uniforme de gendarme. Quand  Dario Fo, dans les spectacles du Mistero Buffo, parlait de la dignité du paysan, je comprenais ce qu’il voulait dire  d’une  manière très intime. Sans trop savoir pourquoi. C’est ce travail sur la mémoire qui  m’ouvre des formes de compréhension.  En narrant des fragments de leur vie, les parents transmettent de manière secrète, insue, les valeurs qui les portaient.

Lors du procès de Klaus Barbie, il m’arrivait de  penser aux enfants  de bourreaux.  On ne choisit pas son père. Comment être la fille de Klaus Barbie? Comment écouter ce qui se disait lors du procès? Comment gérer cette parenté? Klaus Barbie pouvait être un bon père. Comment sa fille — présente au procès et qui ne comprenait pas qu’on jugeât son père «après tant de temps» — avait-elle pu écouter, en tant que femme,  les torturées  parler des humiliations infligées qui témoignaient d’une perversité sans fond ?

À Heidelberg, des étudiants politisés disaient à voix basse d’une étudiante ultra-gauche, que je trouvais excessive et irritante :

— La pauvre, son père était un ancien SS.

Une manière d’excuse.  Ce n’était pas la seule parmi les ultra-gauche. Les enfants des dignitaires nazis, jugés à Nuremberg, semblent n’avoir eu d’autre issue  que la fuite en avant dans les traces des bottes de leurs pères, ou le négationnisme. Hess, Himmler, Goebbels, Frank… des noms difficiles à porter pour des enfants, qui ne pouvaient pas ne pas trébucher sous un tel fardeau. Paradoxalement, le fardeau  semble avoir été plus léger quand  les pères furent condamnés à mort, tandis que la prison à vie l’aurait alourdi. Dans la durée.

Rudolf Hess écrivait, tous les mois, à son fils  Wolf-Rüdiger. Quarante années durant. Comment sortir d’un tel piège sans dommage? On comprend qu’il ait donné  les fonds marins, pour sépulture à son père. Sans pour autant renier  les idéaux de son père, si l’on en juge par la correspondance avortée que le philosophe anti-nazi Anders avait tenté de nouer.

Quand j’écoutais les récits de mon père, je ne savais pas quoi en faire. Plutôt de  l’ordre du pensum, surtout quand  le souvenir se répéte. Une histoire “d’ancien combattant” parmi d’autres, qui — jamais — n’a glorifié, héroïsé des faits de  guerre. De plus, le micro-récit n’était pas très héroïque pour les oreilles d’une enfant : un père qui disait avoir chié dans ses pantalons, quand on sort des couches,  et dont le discours n’était accompagné  d’aucune justification “morale” qui aurait pu donner  sens au chier si peu  glorieux.

Aujourd’hui, je sais qu’avoir des inhibitions psychiques  ne va pas de soi, je lui suis reconnaissante d’avoir chié dans ses pantalons  parce qu’il avait eu peur de tirer sur des hommes sans armes. Je lui suis reconnaissante — aussi — de n’avoir jamais justifié son viscéral refus. Dans son cas, c’est le chier dans son froque de gendarme qui est un acte hautement moral. Et non pas le discours moral qu’il aurait pu tenir après coup. J’ajouterai qu’il était du “genre a-politique”, que le combat  des grévistes gênois n’était pas le sien, qu’il pouvait même à l’occasion tenir un discours dit “de droite”. Les étiquettes ne rendent pas compte de la complexité des êtres humains, et surtout pas des valeurs qui les animent. De plus, à l’époque, le fossé entre les “élites dirigeantes” et les paysans était tel dans les campagnes,  qu’il suffisait d’offrir une petite fête “avec du saucisson et du vin” pour obtenir les voix.

— Et  vous  donniez  vos voix pour du saucisson, sans savoir pour qui vous votiez ?!  avais-je dit, incrédule, sur ce ton supérieur que les enfants empruntent aux adultes.

Qu’est-ce qu’on savait de la politique?! Mais du saucisson, on n’en mangeait jamais, on pensait à survivre…

J’entends encore la modulation de la première phrase, dite lentement, en détachant les mots, comme si lui-même rétrospectivement en était encore étonné.

Pourquoi  certains font du zèle? Pourquoi d’autres refusent du fond de leurs viscères, sans réfléchir, sans justifier? Et d’où vient ce refus qui défait les viscères? D’où viennent l’acceptation, la compromission conscientes? OUI, D’OÙ ÇA VIENT?

Ce recueil de documents  officiels sur l’extermination est plus difficile à lire qu’un livre d’historien. On est à la source même de l’information nue, brute. Et, la traduction de ces documents — qui,  par ailleurs, posent avec acuité tous les problèmes du traduire — devient épreuve.  Car, il importe d’être attentif  à la traduction de ces documents. Il importe d’en traduire la singularité, avec autant de prudence que pour un poème. Rencontrer dans une page d’historien, la traduction d’un fragment de rapport militaire dans un style parlé, voire familier, ou la traduction en “bon français” d’un agencement discursif médiocre,  est regrettable de bien des points de vue, qui dit l’absence de réflexion sur la question du langage  et donc  sur ses fonctions dans les processus historiques 5).

Mais, comme je l’ai déjà dit, quand  j’ai commencé à traduire des documents nazis, celui de Streicher en particulier, ne pouvant pas les prendre au sérieux, je les ai traduits, scolairement, de langue à langue. La régression théorique s’avéra rapidement intenable. Plus je progressais, plus  je découvrais ce quelque chose qui ressemblait à du “sujet”. Ces documents devaient donc être traités comme des organisations discursives singulières, c’est-à-dire comme du discours, et non comme de la «langue de bois», de la «langue totalitaire», notions qui disent à la fois TROP et RIEN, quand  on  a affaire à du discursif.

Jeudi 18  novembre 1999

Outis de Luciano Berio au Châtelet

Une musique enveloppante comme une plainte. Une douleur que la musique dissoudrait dans l’infini de la mer (comme source de vie, de renouveau ?).

Quand  je décrochais de la mise en scène, je fermais les yeux pour n’écouter qu’elle. Durant les scènes de la banque et du bordel (trop longue à mon goût), j’ai pensé à  Mahagonny. Outis traité comme un opéra, ce qu’il n’est pas. Plus une organisation de poèmes. Les surtitres, du massacre textuel !  La direction musicale de Robertson est subtile.

Suite nazie 3

Les prisonniers de guerre soviétiques, le massacre

La partie de l’ouvrage consacrée aux prisonniers de guerre soviétiques, s’ouvre sur une photo :  page 137, Kiev. camp de Syreck. Un arbre dénudé, un fantôme avance, « une femme cherche son mari »  dit le commentaire.  Un champ de morts sans sépulture. Je revois un plan séquence d’Ivan le terrible, des femmes cherchent leurs époux, fils, amants, parents…

Page 139 : les corps blancs, nus, squelettiques,  à même la terre, de prisonniers de guerre affamés, deux soldats regardent.

Cette photo  précède  les commentaires  suivants :

« Il existe des cas de cannibalisme » Deux rapports de la ville ukrainienne Rowno.
Rapport d’une commission soviétique. Rowno, le 11 mars 1944.

« À Rowno, trois camps de prisonniers de guerre.
«[..] Faim insupportable, en permanence des mauvais traitements et tortures, une mort cruelle (qualvoll) – régnait dans les camps pour prisonniers de guerre soviétiques dans la ville de Rowno [..] La majorité était obligée de vivre toute la journée dehors, sous le ciel, malgré le froid et le mauvais temps. [..]

Pour survivre, les gens mangeaient tout. Il y avait des cas de cannibalisme, aussi bien des gardes allemands ou des camarades morts pouvaient être déchiquetés.» (p. 139-140)

Les civils qui font don d’un morceau de pain à ces hommes affamés, sont abattus, comme sont abattus les prisonniers qui mendient. Au retour du travail, les gardiens abattaient les prisonniers épuisés, dans la rue, sous les yeux des civils. Par ordre de la 6è armée (Rapport d’inspection du colonel Erich Lahousen du 31.10.1941.)

Page 158 :  photos d’un  bûcher à Klooga, des troncs d’arbre et des corps s’entrecroisent.

À la page 162, une photo des  restes d’un autre bûcher :  un tronc humain à moitié brûlé, les bras sont levés, le bras  droit et la main repliée au-dessus des yeux ouverts, la bouche aussi est ouverte. Le visage émacié a une expression indéfinissable. Les corps ressemblent à des souches.

Après avoir relevé un certain nombre d’erreurs graves (en particulier le traitement indifférencié des prisonniers de guerre (russe, ukrainiens, mais aussi tchétchène, tatar, uzbek…), non d’un point de vue humaniste, mais du strict point de vue des intérêts allemands, Alfred Rosenberg terminait le rapport adressé au  chef de la Wehrmacht, le Maréchal Keitel, le  28.2.1942, sur un constat qui témoigne d’un certain sens de la dialectique :

« On peut sans exagération dire que les fautes dans le traitement des prisonniers de guerre  est en  grande partie la cause du durcissement croissant de la volonté de résistance  de l’armée rouge, et donc de la mort de milliers de soldats allemands.» (p. 146)

Quand un responsable national-socialiste juge sévèrement les stratégies d’extermination définies par le Führer, assumées par le maréchal Keitel, (surnommé le laquais -Lakaitel), qui exhortait les  troupes  à  «user de tous les moyens, y compris contre les femmes et enfants»,  si le succès des opérations militaires l’exigeaient,  on mesure l’aveuglement des instances dirigeantes, civiles et militaires.

Stalingrad en février 1943 et Koursk en juillet de la même année, lui donneront raison. Quand on lit ces documents, on comprend pourquoi, les soviétiques appartenant à des groupes ethniques différents, ont fait bloc autour d’une figure iconique. Ils se battaient tous — y compris les populations non slaves des Républiques soviétiques, y compris une majorité d’Ukrainiens, Ukrainiennes, qui avaient pourtant subi la dure famine génocidaire de 1932-1933, ordonnée par Staline — ils se battaient pour leur survie,  et non pour assurer la pérennité du régime stalinien. Ce n’est pas la détermination de Staline qui conduisit l’URSS à la victoire, il était aussi piètre stratège qu’Hitler, mais bien ces populations meurtries, humiliées et soudées par la volonté de résistance se durcissant  chaque jour, qui fut un des facteurs déterminant dans la victoire finale sur le national-socialisme.  Les nazis et leur instrument militaire, la Wehrmacht, n’avaient laissé aux populations de l’Est aucun choix, elles étaient acculées au combat pour échapper à la mort ou à la servitude. Plus de 20 millions de morts, plus de 20 millions de sans-abris.

Dans la lutte contre le nazisme et ses visées expansionnistes, les populations de l’Est, les soviétiques en particulier,  ont  payé le prix le plus élevé. On a tendance  à l’oublier.

Pourquoi ?

Pour justifier la restauration, le blanchiment de si nombreux  assassins, de si nombreux complices? Pour justifier un anticommunisme farouche qui emprunte  ses arguments  aux discours nazis,  servant de couverture  à  cette restauration?  Certains historiens se sont laissés glisser avec quelque empressement sur cette voie. Dont l’historien berlinois, Ernst Nolte,  qui considérant l’éradication des Juifs comme la forme de l’antimarxisme la plus radicale et aussi la plus désespérée (!) – die radikalste und zugleich verzweifelte Gestalt des Antimarxismus.

Des historiens allemands commencent à explorer ces territoires laissés en friche par la guerre froide. Terrifiant.

Je me souviens des propos de Rudolf, rencontré à l’Université de Tübingen, gravement blessé à Stalingrad, fils d’un architecte anti-nazi de Rottweil, il disait l’effroi des soldats allemands face à ces troupes soviétiques qui avançaient — debout,  à découvert — par vagues successives. On devenait incapable de tirer, comme paralysé,  disait-il. Les plus lucides avaient compris que la défaite allemande était au bout de ce courage. Le frère d’une amie, lui, dira le contraire, il parlait de Blutrausch-ivresse du sang. Réaction infantile de touristes militaires?

Surgissent ces paysans,  magnifiés par Eisenstein, luttant, presque à mains nues, contre les Chevaliers teutoniques qui, pour le bonheur du spectateur, couleront entre les blocs de glace, sur le lac Peïpous. En 1938. L’enfant jeté dans les flammes par un Chevalier teutonique est là pour tous les autres enfants jetés contre les murs, dans des puits, gazés… Dans Alexander Nevski, Eisenstein anticipait sur la réalité.


Interrogations en aveugle

D’où vient cette haine du “Slave”, de l’”Asiat,” aussi  incandescente que celle du “Juif” ?  Que recouvrent ces mots ?

Dans certains documents, les mots juif, slave, asiat se superposent, asiat apparaissant alors comme un mot générique, incluant juif. De ce point de vue, le  document signé par le Maréchal von Reichenau produit aux pages 39-40, est instructif. Ce document a pour objet  le comportement des troupes à l’Est qui semblent ne pas encore avoir compris les enjeux du combat. Le maréchal en précise donc l’objet et le sens, dans un discours à la Streicher. Une syntaxe syllogistique, qui échappe à la logique la plus élémentaire, entremêle le politique, le religeux, l’ethnique dans des mots composés.  Ainsi, par cercles concentriques en expansion, on passe du bolchevisme à l’influence asiatique sur les Européens, qu’on extirpe en se battant à l’Est. Les soldats de la Wehrmacht ont donc pour mission de combattre — le système bolcheviste   – dem bolschewistischen System, précisé dans la phrase suivante comme  système judéo-bolcheviste :

« La finalité principale de la campagne contre le système judéo-bolcheviste vise à détruire radicalement la force  matérielle et  à  extirper l’influence asiatique dans les cercles  culturels européens. - Das wesentlichste Ziel des Feldzuges gegen das jüdisch-bolschewistische System ist die völlige Zerschlagung der Machtmittel und die Ausrottung des asiatischen Einflusses im europäischen Kulturkreis ».

Les soldats doivent  saisir le sens de «l’expiation justifiée à l’encontre de la sous-humanité juive  – gerechten Sühne am jüdischen Untermenschentum volles Verständnis haben 6).  Les  Juifs machinent des attaques  dans le dos de la Wehrmacht, qu’il convient  «d’étouffer dans le germe», telle est le but de la guerre   – Sie hat den weiteren Zweck, Erhebungen im Rücken der Wehrmacht, die erfahrungsgemäß stets von Juden angezettelt wurden, im Keime zu ersticken».  Angezettelt. Julius Streicher avait usé du même verbe  pour dénoncer le travail de sape des “Aufklärer” juifs du temps de la Révolution française, leurs slogans ayant ourdi toutes les révoltes qui avaient ébranlé l’empire romain  (alle Volksaufstände angezettelt, die das Imperium der römischen Kaiser erschütterten). Des mots-fils d’Ariane qui tissent les liens d’appartenance à une même vision du monde.

L’argumentation s’achève comme elle a commencé par un  retour au bolchevisme, que  les soldats doivent combattre avec  détermination, au risque d’être accusés de sympathie pour le système et d’être traités comme des ennemis.

La chaîne chronologique des mots atteste le flou des notions  bolcheviste, judéo-bolcheviste, influence asiatique, sous-humanité juive, associée à la notion chrétienne et théologique d’expiation-Sühne, et à nouveau le terme bolchevisme pour fermer la boucle. Des mots interchangeables qui recouvrent la réalité des traitements inhumains n’épargnant personne — civils polonais, russes, chrétiens ou juifs, prisonniers de guerre des Républiques soviétiques, d’appartenance religieuse diverse.  La sous-humanité est à l’Est et traitée comme telle par les seigneurs. Reichenau le disait : les méthodes appliquées à l’Est n’auraient pas pu être utilisées «dans des pays civilisés».

Dans la hiérarchie des camps, d’une manière générale, le Juif et le Slave sont au bas de l’échelle. Les premiers prisonniers de guerre soviétiques envoyés dans les camps sont systématiquement assassinés. À Auschwitz, en septembre 1941, 1500 prisonniers ont été gazés.  Les premières essais au Zyklon B ont été expérimentés sur 600 prisonniers de guerre soviétiques 7).

C’est dans le cadre de la Solution finale que s’effacent radicalement à la fois  la confusion juif/ partisan/ bolcheviste/slave qui pouvait ressembler à une justification, et la hiérarchisation des victimes :  le Juif est assassiné parce que juif. Et les  corps de ces Juifs, raflés à tous les coins du monde,  immédiatement livrés aux chambres à gaz, ces corps qui n’avaient pas eu le temps de consommer leur graisse dans les camps de concentration, posaient de sérieux problèmes lors de leur crémation.

Le document-Reichenau est suivi d’un énoncé, encadré,  signé par un dignitaire de l’Église catholique. Le montage peut être jugé réducteur, voire arbitraire, mais il a valeur parabolique, qui tisse des liens entre des discours engagés dans un même combat et témoigne de l’étendue de la corruption des esprits qui touche tous les groupes sociaux. Par ailleurs, ce discours encadré  éclaire, sans pour autant les préciser,  l’emploi des mots juif et bolchevisme. Ce dernier étant défini comme système idéologique au service des terroristes.  Il est signé par un dignitaire de l’Église catholique, qui  mal-traite  la langue allemande avec autant de zèle que  les Streicher and Co.

«… Au service d’un groupe de terroristes [* conduits par des Juifs (ou juivement conduits?]
La condamnation du bolchevisme doit partir du fait qu’il s’agit pour le bolchevisme en dernière instance d’une attitude intellectuelle, dont les caractéristiques sont : la dé-personnalisation de l’être humain, la déspiritualisation de la culture, l’inversion des catégories  philosophiques et éthiques de vérité et de justice au service d’un groupe de terroristes  juivement  conduits (?).

L’Archevêque Dr. Conrad Gröber.

«… im Dienst einer Gruppe jüdisch geleiteter Terroristen»

Die Beurteilung des Bolschewismus muß von der Tatsache ausgehen, daß es sich beim Bolschewismus letztlich um eine Geisteshaltung handelt, deren Kennzeichen sind: Entpersönlichung des Menschen, Entgeistigung der Kultur, Umwertung der weltanschaulichen und sittlichen Begriffe von Wahrheit und Gerechtigkeit im Dienst einer Gruppe jüdisch geleiteter Terroristen.»

Erzbischof Dr. Conrad Gröber

* jüdisch est  ici un adverbe - juivement. Adverbe  qui, d’une certaine manière, opacifie la compréhension. Est-ce une direction juive ou une direction d’inspiration juive? ou…? Sous la plume de  Julius Streicher, les Juifs manipulaient la populace qui prenait la Bastille. Des gens de l’ombre qui minent LA Vérité.

« C’est avec satisfaction que nous suivons le combat contre la puissance du bolchevisme, contre lequel, nous les évêques allemands, avons mis en garde dans de nombreuses lettres pastorales  depuis les  années 1921 jusqu’en 1936  et incité à la vigilance.
Extrait du mémorandum  de l’épiscopat du 20. 12. 1941, au gouvernement du Reich.

Mit Genugtuung verfolgen wir den Kampf gegen die Macht des Bolschewismus, vor dem wir deutschen Bischöfe in zahlreichen Hirtenbriefen vom Jahre 1921 bis 1936 die Katholiken Deutschlands gewarnt und zur Wachsamkeit aufgefordert haben. [...]

Aus der Denkschrift des deutschen Episkopates vom 10.12. 1941 an die Reichsregierung

Quand  Hitler engage la Wehrmacht dans la vaste offensive de l’Est, le 30 juin 1941, c’est le Conseil (Vertrauensrat) de l’Église évangélique de la nation allemande qui  envoie  un télégramme au Führer, le soutenant dans son combat contre le bolchevisme,  et l’assurant de sa fidélité indéfectible – aufs neue die unwandelbare Treue. Relevons le mein  Führer mimant le mein  Gott, créant un lien  d’intériorité entre deux ordres inconciliables. Et un certain pathos d’insistance : für diese Ihre Tat (1), où le possessif Ihre (vôtre) vient renforcer  le démonstratif  diese : ‘cet acte, le  Vôtre’. Le Juif est ici absent, mais implicite dans la notion de «culture occidentale-chrétienne». Des accents streicheriens.

« Vous avez, mon Führer, banni le danger bolchevique de votre propre pays et appelez maintenant notre peuple et les peuples d’Europe à un combat décisif contre l’ennemi mortel de tout ordre et de toute culture occidentale-chrétienne. Le peuple allemand et avec lui, ses membres chrétiens vous remercient pour cet acte qui est Votre acte. Que la politique britannique  se serve maintenant du bolchevisme contre le Reich, montre à l’évidence qu’il n’est pas question du christianisme, mais qu’il s’agit seulement pour eux de la destruction du peuple allemand.

« Que le  Dieu tout puissant veuille Vous assister, Vous et notre peuple, que nous remportions la victoire sur le double ennemi, victoire vers laquelle doit tendre tout notre vouloir et agir.»

« Sie haben, mein Führer, die bolschewistische Gefahr im eigenen Lande gebannt und rufen nun unser Volk und die Völker Europas zum entscheidenden Waffengange gegen den Todfeind aller Ordnung und aller abendländisch-christlichen Kultur auf. Das deutsche Volk und mit ihm alle seine christlichen Glieder danken Ihnen für diese Ihre Tat (1). Daß sich die britische Politik nun auch offen des Bolschewismus als Helfershelfer gegen das Reich bedient, macht endgültig klar, daß es ihr nicht um das Christentum, sondern allein um die Vernichtung des Deutschen.

Der allmächtige Gott wolle Ihnen und unserem Volk beistehen, daß wir gegen den doppelten Feind den Sieg gewinnen, dem all unser Wollen und Handeln gelten muß.»

En 1935, des membres de l’Église française, diront sensiblement la même chose, lors du 250e anniversaire de l’Édit de Potsdam qui ouvrait les portes de la Prusse à des persécutés français, les Huguenots.  Rien ne protège du ‘virus’, pas même les ancêtres persécutés.


Il m’arrive de me demander si le nazisme n’aurait pas hérité, pris en charge (comment le dire?) de ces obscurs désirs qui habitent le christianisme et affleurent périodiquement au long de son histoire, à savoir la haine de ces Juifs, témoins gênants d’une origine que l’on souhaiterait faire disparaître. Sous couvert d’antibolchevisme, de vieux, très vieux désirs obscurs n’auraient-ils pas nourri  l’amour d’un chef, nouveau messie, non juif…, loin, très loin du messie juif, fondateur du christianisme ? De l’intime chrétien ?


Ils disent «là ». Ils sont toujours «ici».

Ils parlent de Dieu, mais c’est vec leurs feuilles.

Ils ont des plaintes. Mais c’est le vent

L’ouvrage se compose de  12 parties, j’en ai mentionné quatre. Un chapitre est consacré aux enfants. Un document garde la mémoire d’enfants juifs handicapés jetés dans une voiture à gaz.  Il faudrait traduire les documents  de ce chapitre. Je repousse chaque fois l’entreprise.


On ne rêve plus. On est rêvée. Silence.
On n’est plus pressée de savoir.

Je balbutie, je lape la vase à présent. Tantôt l’esprit du mal, tantôt l’événement…

On ne rêve plus. On est rêvée. Silence.
On n’est plus pressée de savoir.

J’ai souvent abandonné l’ouvrage  Gott mit uns pour retourner au Journal allemand de Kantorowicz qui lui, me procure des bonheurs,  certes douloureux, mais bonheurs quand même, je côtoie le meilleur de l’espèce sapiens, celle qui se bat debout contre les injustices et qui pérennise le désir utopique  d’un monde  AUTRE.


Perdu l’hémisphère, on n’est plus soutenue, on n’a plus le cœur à sauter. On ne trouve plus les gens où ils se mettent. On dit: « Peut-être. Peut-être bien »,  on cherche seulement à ne pas froisser.

Écoute, je suis l’ombre d’une ombre qui s’est enlisée


Depuis que je travaille sur des textes nazis,  La Ralentie de Michaux dans la voix de Germaine Montero et Prière  pour les morts d’Auschwitz  dans la voix  de  S. Katz, refont surface dans ma mémoire. Avec insistance. J’y retrouve un centre. La Ralentie donne forme aux effets psychiques de ce travail.

J’avais acheté ces deux disques, ensemble. Je les ai toujours écoutés ensemble. Dans certaines situations, certains vers surgissent spontanément. Parfois à mon insu. Avoir «le regard de son oeil»  est venu “naturellement” sous mes doigts frappeurs. C’est devenu mien.

J’avais oublié ces deux disques ou plus exactement mon tourne-disque était en panne.

Je me récite le début quand les temps me paraissent vraiment trop sombres :

Ralentie, on tâte le pouls des choses ; on y ronfle ; on a tout le temps; tranquillement, toute la vie. On gobe les sons, on les gobe tranquillement ; toute la vie. On vit dans son soulier. 0n y fait le ménage. On n’a plus besoin de se serrer. On a tout le temps. On déguste. On rit dans son poing. On ne croit plus qu’on sait. On n’a plus besoin de compter. On est heureuse en buvant; on est heureuse en ne buvant pas. On fait la perle. On est, on a le temps. On est la ralentie. On est sortie des courants d’air. On a le sourire du sabot. On n’est plus fatiguée. On n’est plus touchée. On a des genoux au bout des pieds. On n’a plus honte sous la cloche. On a vendu ses monts. On a posé son œuf, on a posé ses nerfs.


Après avoir traversé ces documents, il est très étrange de lire le long article critique que Martin Broszat*, consacre à l’ouvrage de l’historien anglais David Irving, Hitler’s War, paru à Londres en 1977,  c’est-à-dire à une époque où  un énorme travail de documentation, de recherches a déjà été accompli et qui rendait intenable et obsolète la thèse d’Irving avant même qu’elle puisse être formulée, à savoir que l’extermination des Juifs n’aurait pas été l’affaire d’Hitler, mais celle d’Himmler, Heydrich and Co., Irving prétendant démystifier l’histoire écrite sur Hitler en s’appuyant sur de nouveaux documents des témoignages de proches d’Hitler, confondant l’authenticité de ces sources et leur objectivité. Broszat note la satisfaction du National-Zeitung du 2. 9.1977 (Munich), qui citait abondamment Irving.

*  Hitler und die Genesis der “Endlösung”. Aus Anlaß der Thesen von David Irving. Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte 25 (1977), S. 739-775.

Si on en juge par les citations produites par Broszat, Irving sait évoquer  les scènes de  guerre, l’honneur militaire — à la Ernst Jünger, sans éthique, c’est-à-dire sans distance critique. Évoquant la campagne de Russie (hiver  1941/42), il romançait ainsi la croisade :

« In the dark months of that winter Hitler showed his iron determination and hypnotic powers of leadership. We shall see how these qualities and the German soldier’s legendary capacity for enduring hardship spared the eastern army from cruel defeat that winter.» (p. 355, cité par Broszat, p. 192).

Iron, hypnotic powers, legendary capacity. Une vision épique et exaltante de la guerre. Dans un fauteuil, les pieds dans les pantouffles.

Mais, le livre d’Irving a eu le mérite d’inviter Broszat — et à travers lui, les historiens du national-socialisme — à examiner  les  points faibles  des recherches concernant l’extermination des Juifs. Et de poser une bonne  question  :  comment  une vision du monde devient réalité ? Dans quelles conditions et avec quels outils, une vison idéologique qui n’était pas neuve, va gangrener une nation et emporter, vers un destin tragique, des millions d’êtres humains ? Broszat de souligner  le paradoxe difficile à analyser pour un historien, à savoir l’insignifiance intellectuelle du bonhomme Hitler, et sa puissance (sens mathématique)  historique.

Quand on lit les analyses de Broszat, on mesure l’importance de la réflexion épistémologique sur les modèles historiques d’explication, d’interprétation. À laquelle, il faut ajouter ce travail de perpétuelle démythologisation. Du travail de Pénélope à toujours recommencer, car le goût des mythologies est non seulement  fort, mais il est exploité par ceux/celles, qui ont intérêt à le réactiver. Le feu, ça s’entretient. Y compris par des historiens qui n’ont pas, ou pas assez, réfléchi sur les liens de l’éthique et du politique dans  leurs rapports au langage.

Mercredi 24 novembre 1999

La lecture des documents officiels nazis et la traduction qui exige des formes de mentalisation des énoncés, semble avoir sur moi des effets inquiétants. Samedi, me rendant à Clichy, dans le métro, un sentiment d’angoisse diffus m’envahit. La foule m’oppresse. Les potentiels effets de meute  seraient-ils perceptibles dans la foule ?

Je suis sortie une station avant. J’ai marché dans l’air frais. Respirant profondément, sur le mode yogique.

Autrefois quand la Terre était solide, je dansais, j’avais confiance. À présent, comment serait-ce possible ?

On détache  un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien.

Fatiguée on pèle du cerveau et on sait qu’on pèle, c’est le plus triste.

Quand  le malheur tire son fil, comme il découd, comme il découd  !

L’image  du soldat  marchant  sur  des cadavres nus, dans un large fossé me hante. Il suffit que je m’absente du paysage urbain, que je m’escagorte une seconde, pour qu’elle surgisse, sans raison.  L’IMAGE la plus insupportable. Même sur des feuilles mortes, on ne marche pas ainsi. La barbarie à température sibérienne.

À Blida, le cimetière pied-noir et le cimetière algérien étaient proches,  les veuves se croisaient et se respectaient, m’avait dit la voisine dont le mari, policier, avait  été abattu par le FLN. Le deuil partagé comme un au-delà de la haine que les meurtres réciproques alimentaient?  Une manière d’affirmer ce qui doit rester d’humain dans la folie?

Je lis avec bonheur, l’article rageur de Ralph Giordano sur la Wehrmacht, ironiquement intitulé : La Wehrmacht et la guerre, les «vaches sacrées». Un commentaire sur un vieux mensonge – Wehrmacht und Krieg, die «Heiligen Kühe» Ein aktueller Kommentar zu einer alten Lüge. Daté du 29  juin 1988. Il y rappelle quelques vérités dont une essentielle : la Wehrmacht fut l’instrument objectif du nationalsocialisme. Il y rappelle la campagne de l’Est qu’un anti-communisme actif continuait d’ignorer en 1988.

« Les quelques  20 millions de morts,  militaires et civils, ne semblent pas dignes à ces messieurs  d’être évoqués [...]
Daß es dabei etwa 20 Millionen sowjetische Kriegs- und Ziviltote gegeben hat, scheint den Herren nicht erwähnenswert, [...] »

De fait, comme l’ont montré les documents traduits, l’armée est partie prenante, la collaboration entre l’armée et différentes instances du pouvoir nazi (Gestapo, Sûreté (SD, Sipo…)) est si étroite qu’elle est saluée par des responsables nazis :

« Remarquable travail avec le commandant de l’armée – Zusammenarbeit mit Armeeoberkommando hervorragend 13» 8) .

La note 13 des auteurs de la compilation renvoie à une série de documents, dont un fait état des condamnations à Darmstadt, le 29.11.1968. De nombreux officiers supérieurs de la 6è armée avaient assisté au massacre de Juifs à Shitomar, ville ukrainienne, un massacre transformé en fête populaire, avec des musiques et des marches joyeuses, diffusées par des hauts-parleurs.

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1. Ernst KLEE /Willi DRESSEN , »Gott mit uns«. Der deutsche Vernichtungskrieg im Osten,  1939-1945,  Unter Mitarbeit von Volker Riess,  S. Fischer, Frankfurt am Main, 1989
2. Cité par les auteurs, p. 7, la citation est empruntée à  Gerd R. Ueberschar/Wolfram Wette (Hrsg.) : « Unternehmen Barbarossa »  Der deutsche Überfall auf die Sowjetunion 1941. Paderborn 1984,  p. 305.
3. Une circulaire d’Himmler à Heydrich du 12 novembre 1941 le rappelle en termes très stricts. La photographie, le film, le disque devaient servir aux archives du Reichssicherheitshauptamt (Referat IV A I)
- et à elles seules. Voir l’article de Dieter REIFAHRTH/Victoria SCHMIDT-LINSENHOFF, Die Kamera der Täter in VERNICHTUNGS-KRIEG: VERBRECHEN DER WEHRMACHT 1941 BIS 1944,  hrsg. von Hannes Heer und Klaus Naumann. I. Auflage, Hamburg: Hamburger Ed., 1995, p. 475-503
4. Raul Hilberg en cite quelques lignes  in Destruction des Juifs d’Europe,  p. 594-595.  La traduction en français ne respecte pas le ’style’ du rapporteur et manque les stratégies à l’œuvre.
5. Au sujet de la traduction d’un fragment de Mein Kampf, Jean-Pierre Faye semblait regretter de ne pouvoir traduire sans lourdeur, qui écrivait : « Mais celui-ci (le texte original) est difficilement traduisible sans lourdeur […]». (notes  4, p. 744). Mais, la pesanteur  du texte, et pas seulement de syntagmes associés,  est constitutif du sens et des visées du discours.
6. On retrouve à peine modifiée, cette phrase dans un autre document signé par  Erich von Mannstein, 21.11.1941, commandant  de la 11è  Armée (p. 42). Des répétitions symptomatiques.
7. Hermann LANGBEIN, …nicht wie die Schafe zur Schlachtbank, Widerstand in den nationalsozialistischen Konzentrationslagern 1938-1945, Geleitwort von Eugen Kogon, Fischer Taschenbuch Verlag, Juni 1994. Originalausgabe veröffentlicht im Fischer Taschenbuch Verlag GmbH, Frankfurt am Main, Dezember 1980, chapitre, Die Russen. p.165 et suiv.
8. Gott mit uns, op.cité, p.  11 et p. 242-243

9. À titre d’exemple (parce que relu récemment) parmi des centaines d’autres, cf. Extrait de la communication du ministre Belge des colonies, Monsieur Jules Renquin, en 1920 avec les premiers missionnaires catholiques du Congo. Sources: L’avenir colonial Belge, Bruxelles, 30.10.1921, dans laquelle il était dit : «[...] Prêtres, vous venez certes pour évangéliser. Mais, cette évangélisation doit s’inspirer de notre grand principe: Tout avant tout pour les intérêts de la métropole (Belgique). [...] Ayant le courage de l’avouer, vous ne venez donc pas leur apprendre ce qu’ils savent déjà. Votre rôle consiste essentiellement à faciliter la tâche aux administratifs et aux industriels. C’est donc dire que vous interpréterez l’évangile de la façon qui sert le mieux nos intérêts dans cette partie du monde. Pour ce faire, vous veillez entre autre à :  [...] ». Suivent 8 points qui mériteraient d’être cités en entier qui développent, avant Hitler, les «clés» d’une fructueuse exploitation des colonisés (tout y est du travail forcé au maintien des populations dans la pauvreté et l’gnorance).


Dimanche 28 novembre 1999

J’ai passé mon dimanche à  lire, relire des poèmes.


Ce temps, par son allaitement très spécial, accélère la prospérité des canailles qui franchissent en se jouant les barrages dressés autrefois par la société contre elles. La même mécanique qui les stimule, les brisera-t-elle en se brisant, lorsque ses provisions hideuses seront épuisées ?
(Et le moins possible de rescapés du haut mal.) (29)


Visages bons à tout

Voici le vide qui vous fixe
Votre mort va servir d’exemple


La mort cœur renversé


lls vous ont fait payer le pain
Le ciel la terre l’eau le sommeil
Et la misére
De votre vie

Le soir

Coup de téléphone  de  mon neveu nouvellement recruté. Il parle longuement de ses nouveaux apprentissages, «en milieu requin». Le “consulting”. Un microcosme étonnement exemplaire du fonctionnement de la jungle capitaliste. — Comment survivre sans devenir requin ? Il analyse très finement les comportements des individus, de certains de ses collègues, qui défendent  leur haut salaire  comme «le dealer défend  son territoire». D’un côté, dit-il, la violence physique, de l’autre, une violence plus perverse, masquée, tissée d’intrigues, de dits-dans-le-dos… — On te tue ou cherche à te tuer avec des mots. La violence est verbale…  Deux phrases qui m’atteignent, elles font échos aux questions soulevées par la  traduction des quelques documents nazis.

TV. En zappant, je suis tombée sur un beau numéro de Fabrice Luchini. J’adore sa manière si intelligente de contourner les questions banales de journalistes, le plus souvent binaires (oui/non), la réponse étant incluse dans la pseudo-question.  — Si je pensais cela de moi, je serais fou à lier (j’ai oublié la question). Il dit très justement, avec une gestuelle ironique, des yeux qui tournent comme des billes, tout en se défendant de faire de la politique,  combien il est difficile d’être de gauche.

— C’est un effort permanent, dès qu’on se lève le matin…

il en mime la peine pesante. Il est effectivement plus simple d’être de droite, le mépris est facile  et narcissiquement si confortant.  Une manière de se protéger, nos semblables ne cessant de  nous renvoyer à nos propres faiblesses, à nos manques, à nos grimaces, à nos démissions…

Face à lui, Bayrou avait un air de potiche démodée. Il disait qu’il avait commencé à faire une réforme  profonde de l’Éducation nationale. Je me souviens avoir manifesté.

Je partage la passion de Luchini pour La Fontaine.  Au programme de licence en littérature,  j’avais travaillé les Fables, avec le Dictionnaire Richelet (XVIe). Découvrant la diversité des langages, les codes de chaque classe sociale (l’Âne-Lampiste-Péquenot des Animaux malades de la peste ne parle pas comme le Lion-Roi  ou le Renard-Courtisan), chacune des figures de La Fontaine  est dessinée par son langage, en quelques mots seulement. Quel régal ! À Heidelberg, c’est avec La Fontaine que j’éclairais la temporalité du français et ses nuances, souvent difficiles à saisir pour les Allemands. Quelques étudiants m’ont dit avoir — enfin — compris les différences  entre le passé simple et l’imparfait (entre autres). Ringard ! je sais, mais je goûte la nuance. À Reims, je me délectais  à analyser des fables avec les germanistes, anglicistes qui devaient “faire du français”. Je m’en servais aussi pour expliquer la «distanciation» brechtienne… Oui, La Fontaine, c’est complexe, subtil.  Et Luchini sait faire écouter la prosodie de chaque fable. Une mise en bouche qui savoure son objet. Il aime la littérature et ose le dire.

Je continue  de zapper. Je m’arrête sur Claude Allègre qui pense que la morale s’enseigne ! COMIQUE.

Mais non, Monsieur le Ministre, la morale ne s’enseigne pas ! Parce que les enfants savent faire la différence entre le dire et le faire. La morale n’est pas un discours, c’est une attitude envers la vie, les autres, c’est une pratique ! Si dans une famille, le faire n’importe quoi est la règle de vie, (voire de survie), les cours de morale feront rire. Mais, si un enseignant sait entrouvrir de petites fenêtres sur d’autres pratiques, de petites lumières peuvent éclairer d’autres voies. Dans certains cas et pour certains élèves.

Si un professeur n’a pas cette dignité intérieure qui est un mélange complexe de passion pour ce qu’il fait, d’intérêt pour ses élèves, de rigueur, d’exigence d’abord pour lui-même, il peut construire de belles phrases sur la morale. Cause toujours… J’ai eu un professeur d’allemand, Mme Laval,  qui avait des classes silencieuses, attentives, sans jamais hausser le ton, sans jamais punir. Sans faire de morale. Elle avait un quelque chose d’indéfinissable, le rayonnement intérieur des sages. Nous ne mentions jamais. Elle nous avait fait comprendre qu’il fallait savoir payer le prix d’un risque, d’une défaillance, d’une paresse… Nous n’avions pas appris notre leçon, on le disait. 0/20. On savait qu’elle nous donnerait une chance d’effacer l’infâme. Pendant un temps, on faisait du zèle !

Je l’ai déjà dit, les enfants sont des radars. En fin d’année scolaire, les jeux,  de mime en particulier, m’ont beaucoup appris sur moi-même, sur les collègues, ils/elles avaient l’art de repérer les tics et de les ridiculiser, souvent avec férocité. Ils savent aussi mettre à l’épreuve. Laisser traîner le dessin obscène, pour voir si vous tombez dans le piège de l’hypocrisie, ou  votre  caricature, une autre manière de mettre à l’épreuve le narcissisme. Les enfants sont de très bons psychanalystes, sans concepts.

Mais non, Monsieur le Ministre, la morale ne s’enseigne pas ! Une analyse de texte littéraire, passionnée et donc passionnante, vaut toutes les morales. Un bon cours d’histoire aussi. Un cours est bon si le professeur mène conjointement  une réflexion  critique  sur l’éthique de la transmission du savoir. Capable de dire la morale,  le professeur d’Histoire qui nous racontait la colonisation comme une promenade, la conquête de l’Afrique, comme un petit combat entre les méchants et rusés Anglais et les gentils Français ? Les Africains, les Marocains, les Algériens étaient absents de ses considérations. Du superfétatoire  ?

La morale est une longue chaîne et tous les maillons comptent, des parents aux professeurs, en passant  par les politiques. Aussi.


Je continue à  lire le Journal de Sollers,  avant de me remettre au travail. On y relève des notations surprenantes.

Depuis 1967, lui serait reproché son mariage avec K., et même d’avoir eu un fils !  Quelle constance dans le reproche. Encore un couple public qui trouvera son John Fuegi (auteur américain d’une biographie de Brecht). Sous couvert de biographie, des mises à mort. Quel rôle réservera-t-on à K. ? — Hillary, aurait-elle dit avec humour, à un conseilleur qui s’étonnait de sa constance. Grotesque. Les rapports de couple  jugés à l’aune de vieux stéréotypes.

Au sujet des critiques sur  Casanova, une notation m’amuse :

« il ne doit pas y avoir de sexe avec  écriture, c’est l’un ou l’autre, comme la bourse ou la vie. À la rigueur : sexe en échec.»

Les propos,  plus ou moins acide chlorhydrique sur les rapports de Brecht aux femmes, ont à voir avec cette conception châtrée  de  l’écriture.

Ça et là des références à Heidegger, ce philosophe qui m’est toujours tombé des mains, avant même que j’apprenne son adhésion au nazisme, car ce n’est pas seulement une carte de parti qui fait le nazi… ou le communiste ou…,  mais les pratiques. Et dans le cas d’un philosophe, sa pratique théorique, ses élaborations de concepts, de catégories. Et son  “style” essentialiste ! Étrange cette fascination d’une certaine intelligentsia française pour Heidegger. Le lisent-ils/elles en allemand ou en français, c’est-à-dire prédigéré à la française ? Il faut lire Heidegger en allemand, pour mesurer le jargonneux.  Une essentialisation du langage  qui implique la disparition du sujet qui n’est pas sans rapport avec la violence politique saluée par Heidegger, il est vrai en langage noblement philosophique. Karl Löwith, s’interrogeant sur la fascination exercée par Heidegger  sur ces élèves dans les années trente, parlait de  nazisme noble – Edelnazismus, pour caractériser ces pensées dominantes du début du siècle. Il décrivait de manière intéressante et critique, le groupe autour du poète George. On y parlait du  “Reich”, valorisait les élites, les héros mâles, l’amour fait de soumission des mâles entre eux, les vertus guerrières et la discipline de fer! Le poète George refusera les honneurs du nazisme, ira mourir en Suisse. Mais…  la voie était pavée. Et sur cette voie, bien pavée de mots agencés, portés par le désir du maître, on fait de  très douteuses rencontres. Ce n’est pas le seul à avoir suivi une des pentes bananement  glissantes du début  du  siècle.

En France aussi, autour de Roger Caillois, du Collège de sociologie, Bataille, entre autres, on aimait les vertus mâles, les vertus  héroïques, le goût du sacrifice — toujours douteux. Non pas parce qu’ils étaient fascistes, mais parce que le recours au sacré implique une anthropologie sans sujet, ou plus exactement une anthropologie  du sujet comme Untertan (assujetti, obéissant) et content de l’être. Non pas un sujet du politique, mais un objet du politique. D’où une certaine conception du pouvoir qui apparait nettement dans les critiques que Roger Caillois, adressait à Léon Blum après l’échec du Front populaire,  qui,  «par excès de générosité», refusait «la tyrannie» nécessaire selon Caillois, pour faire aboutir son projet 14). De fait, si «le pouvoir est une donnée  immédiate de la conscience» (?),  appartenant au domaine du sacré, la légalité ne saurait le fonder. Le culte de «l’homme fort», du chef charismatique  comme guide moral était sur ce chemin-LÀ.  Un air d’époque. Sous l’étiquette “transgression”, de bien troubles choses se glissent. On ne dira jamais assez la responsabilité du plumitif, de l’importance de l’éthique critique — auto-critique. Sollers le sait.

Relire les pages de Walter Benjamin dans sa Théorie du fascisme allemand, il ironisait sur ces littérateurs du «nationalisme soldatesque», dont Ernst Jünger fut le chantre. Une  rhétorique du noble Erhaben cultivée avant 1933  et qui ne déplaisait pas aux professeurs de la Sorbonne, si on en juge par les auteurs “modernes” proposés  en Littérature allemande  dans les années  55/60. Sous couvert d’a-politisme. Sur les falaises de marbre, texte au programme (licence? agrégation? je ne sais plus)  m’était tombé des mains. Je n’ai jamais pu lire du Jünger. À l’époque, je ne savais pas pourquoi.  Et je ne cherchais pas à le savoir. Aujourd’hui, je sais que  la culture transmise par mes parents, à mille lieux de ces nobles fanfaronnades de plumitifs qui ne se donnaient pas la peine de penser jusqu’au bout leurs idéaux héroïco-germaniques et guerriers, m’en barrait l’accès.

Aujourd’hui que je passe par ces discours qui ont valorisé «l’essence» de «l’âme nordique», de la «rasse germanique», construit le stéréotype de l’Allemand, du peuple  allemand, comme porteur d’un certain nombre de valeurs-vertus 15), et donc modèle à imposer au monde,

  • qui ont  magnifié le combat, la guerre, source d’héroïsme, de dépassement de soi 16), de  « renaissance (Wiedergeburt) morale et spirituelle »,
  • qui ont fait de l’histoire littéraire une «biologie nationale», sous couvert de recherches stylistiques 17) - Rasse ist Stil - la race, c’est le style 18), écrivait, en 1937, Franz Koch, un germaniste connu qui enseigna à Berlin de 1935 à 1945, qui sauta pieds joints de la biologie aux «sciences de l’esprit (Geisteswissenschaften -sciences humaines)»,
  • qui ont créé  des équivalences — avant 1933 — entre peuple sang, race, espèce et leurs dérivés (Volk,  Blut, Rasse, Art, rassisch) et donc  apporter une caution morale, intellectuelle, universitaire  à un discours cynique qui déjà dénonçait «ces groupes étrangers» aux liens «internationaux»,

— aujourd’hui donc,  je mesure à quel point  ma licence d’allemand, lourde de savoirs sur le passé allemand, Luther… Goethe… Schiller…, sur la grammaire allemande,  était vide, à en donner  le vertige, sur l’Allemagne contemporaine.

Les silences des lieux dits neutres sont aba/ssourdissants. Silences historiques, certes : d’une part,  à l’époque, le trop proche ne pouvait devenir objet de la science (en ce cas de l’historiographie), d’autre part, la génération des “grands germanistes” qui arrivaient à l’âge de la retraite au moment où je commençais mes études et bien qu’elle ait suivi de près, voire dénoncé l’évolution de l’Allemagne des années trente (dont le professeur Edmond Vermeil) a participé du refoulement général de l’Europe de l’après-guerre. Le nazisme, une parenthèse dans l’histoire allemande ?

Protégée par un père qui, voyant la guerre venir, préféra quitter l’Europe, sans se soucier des difficultés à venir, j’étais trop ignorante pour poser des questions.

Je me souviens (pourquoi? j’étais bien jeune) de l’unique allusion de notre professeure d’allemand qui avait tenu à nous dicter le  poème La Lorelei qui figurait dans notre manuel (5e), avec quelques modifications, sans le nom de l’auteur Heinrich Heine. Nom supprimé parce que nom d’un poète allemand/juif, avait-elle dit. J’ai donc appris par cœur le poème de Heine, et non son substitut (nazi ou vichyste?).

Mon ignorance était si grande, que même plus tard, quand  je travaillai sur les Avant-gardes de la République de Weimar, j’ai continué à ne pas prendre la mesure du contre-quoi elles se battaient, à ignorer les terrains fascisoïdes qu’elles labouraient pour tenter de les transformer. Je comprends — aujourd’hui — les pièces de Brecht d’avant 33 et la portée existentielle de ses combats, qui déborde  le politique ou plus exactement l’idéologie politique à quoi on a voulu le réduire. Asphyxié par l’air du temps, il se mit à penser  jusqu’au bout  les grands idéaux.  Par l’écriture théâtrale, dans des poèmes, des ballades, il écorcha  vif les idéaux des Jünger and Co., présents  et à venir. Dans la jungle des villes, il explorait  l’intime du goût du combat  pour le combat, ses effets pervers, socialement, politiquement (écrasement des plus faibles, entre autres); dans Homme pour homme, il démontait  les valeurs héroïques, deshabilla les conquérants, montra la face cachée des guerres de conquête. Dont le meurtre gratuit d’un «good  killer» qui essaie son revolver sur des  cibles humaines. Vivant dans sa chair ce qui constitue une certaine Allemagne blafarde, il la recrache. Avec violence. Une violence à la mesure de la violence qui l’agresse. Ce que Walter Benjamin avait souligné et que John Fuegi (son biographe américain) n’a pas compris. Car, les poètes  en colère reçoivent toujours le monde à pleine peau.  C’est en ce sens, que l’écriture-Brecht est politique. Non parce qu’il lisait Marx.

Un regret : n’avoir pas, moi-même, proposé aux étudiants, une UV (unité de valeur) sur les discours pré-fascisants, faschistes et nazis. Quel instrument de formation, c’eût été! Par pré-fascisant, faute d’un autre terme, j’entends ces discours d’intellectuels, écrivains, qui pensent dans le sens du fascisme  (Italie, France, Espagne) ou du nazisme, avant leur accession au pouvoir.  Je ne partage pas l’indulgence d’Hannah Arendt*, qui voyaient en eux d’honorables citoyens («hommes de grande valeur») à ne pas confondre avec les activistes nazis, («les illuminés»), l’ombre de Heidegger voilant son regard.  Je me refuse à considérer comme d’honorables citoyens les Jünger, Heidegger, Carl Schmitt and Co. La noblesse de leurs discours masquait le mépris des victimes potentiels de leurs idéaux. Ils ont participé à l’intériorisation de normes, d’idées, de notions, et cetera, qui deviendront sous le nazisme des instruments politiques d’asservissement et de corrruption, se retournant parfois contre ceux qui les avaient caressées dans le silence de leur cabinet, à leur table de travail. Retournements de l’Histoire qui servent aujourd’hui à les blanchir. L’auto-critique réflexive serait plus utile.

Certes, personne n’est à l’abri des peaux de bananes fascisoïdes,  bien des idées de gauche, apparemment généreuses, “révolutionnaires” ou “libertaires” se sont révélées et se révèlent dangereuses  quand  on y regarde d’un peu près,  d’où l’importance de la contradiction dialectique, au sens où elle oblige à l’auto-réflexivité critique et donc à l’écoute du contradicteur, alors même que le discours militant, le plus souvent, est sourd à tout ce qui n’est pas LUI.

Penser avec prudence. Quand l’urgence se fait discrète.

Mai 68, l’Après 68 ont ouvert, pendant un temps,  les portes à ces paroles contradictoires où s’exposait le vertige de la liberté. Sans prendre le temps de s’interroger sur les fonctions de ces mots glissés et leurs implications, c’est-à-dire en fait sur le vieux qui jamais ne lâche prise de lui-même. Le désir de table rase étant de l’ordre du rêve utopique.


Dans la foulée, j’essaie de relire Sur l’antisémitisme d’Arendt. Toujours ce même malaise. Je me promets  à chaque  reprise de  chercher à comprendre  l’agacement que j’éprouve à lire ces pages de philosophe qui prétend faire de l’Histoire. Les matériaux historiques servent à étayer des thèses pré-établies et non à les examiner en les mettant à l’épreuve des documents. Comment un/une historien/ne peut-il/elle «adopter pour règle générale un jugement  de», en l’occurence celui d’André  E. Sayous, polémiquant avec Werner Sombart,  sur les rapports des Juifs au capitalisme ?

Gêne physique aussi quand je l’écoute sur CD. En allemand. Sa voix me rappelle d’autres voix. Martiales. Ce quelle dit sur un ton important, assuré, me paraît souvent si abstrait, voire abscons, que j’interromps l’écoute. Du philosophique mode germanique dont des Français goûtent la “profondeur” !

N., à qui je confiais ce sentiment négatif, dit le comprendre. Faut la replacer dans son temps. Elle a ouvert une voie de réflexion. Après un silence :

— Je crois qu’elle n’aimait pas les Juifs, a-t-elle ajouté.

La remarque me surprend.

— Les Juifs seraient-ils plus aim-â-bles que les non-juifs ? dis-je en riant.
— Je voulais dire que son regard-sur les Juifs m’apparaît trouble…

Je n’ai pas cherché  à savoir sur quoi se fondait ’son’ sentiment.

*

Extrait d’une lettre  à  N. au sujet d’ Arendt. Un mois plus tard.

Je lis en ce moment quelques textes d’Arendt qui ne me tombent pas des mains. Intéressante sa distinction entre pouvoir et violence (années 70, à un moment où le monde étudiant américain et européen est séduit par la violence). Parce que Juive et obligée de quitter l’Allemagne, elle a pensé le politique par rapport au nazisme, et contre Heidegger.

MAIS. Curieusement, paradoxalement (? quel mot choisir?), elle retombe dans les pièges de l’ontologie heideggerienne, et de la phénoménologie en général.  Après avoir défini le pouvoir comme forme publique de l’action, elle définit l’action par une métaphore inattendue : «Du point de vue de la philosophie, l’action constitue la réponse de l’homme au fait d’être né», (une variante du être-jeté-au-monde de Heidegger?) Quoi qu’il en soit cette métaphore me semble curieuse dans le champ (le politique) qu’elle explore ! Nombreux, ses concepts à porter la marque d’une indécision. Certains renvoient franchement à Heidegger, d’autres sont construits contre lui.

Intéressante son analyse des moments révolutionnaires (Soviet, Budapest, Prague…) comme traces de pouvoir pur qui s’efforce de défaire les relations de domination (masque qui cache le pouvoir au sens où l’entend Arendt, le vivre ensemble des égaux), qui va contre toute le tradition philosophique. Audacieux ! Ajoutons  un sens de la pluralité des êtres.

Non moins intéressantes, les ruses de sa pensée pour contourner son amoureuse admiration pour Heidegger. N’interrogeant pas ce rapport d’un point de vue privé (psychique), incapable (why?) de remettre en cause ses enthousiasmes intellectuels de jeunesse, elle élabore une critique de la philosophie professionnelle, qui est une critique du philosophe professionnel (Platon, Heidegger…) qui aurait un goût pour la tyrannie. Il est évident que si tous (ou la majorité) des penseurs professionnels sont coupables d’avoir recours au tyran pour accomplir leur rêve philosophique, personne n’est plus coupable! Heidegger n’est plus qu’un philosophe parmi d’autres, avec les mêmes défaillances ! Alors même qu’elle aurait pu s’intéresser à Spinoza qui invalide sa critique du penseur professionnel, succombant à «l’imposture de la métaphysique».

Plus intéressant encore, les deux pôles qu’elle constitue  et dont elle produit les figures : d’un côté, le pôle de la pure pensée, celle du penseur professionnel qui a force de trop penser, oublie le monde des phénomènes, le monde du concret, bref la vie ;  de l’autre, ceux qui ne pensent pas. D’un côté Heidegger (dont elle oublie? ignore? l’activité pronazie)  pour qui l’antisémitisme, les violences racistes, politiques, la mise au pas de l’université étaient secondaires,  de l’ordre de «l’inauthentique», face à la grandeur de la tache à accomplir, (d’où l’ignoble image bucolique du «tas de fumier» dans la cour d’une ferme* !). De l’autre Eichmann, l’inverse exact du penseur professionnel, qui n’a jamais été «quelqu’un», qui  n’a jamais  «pensé par soi-même». Comme Heidegger, il manque  la réalité concrète à laquelle il avait à faire, lui aussi aurait vécu d’une certaine manière dans l’abstraction ! (Le crime est une abstraction bien concrète !)  De la même manière qu’Heidegger est un philosophe parmi d’autres, avec les mêmes défaillances, Eichmann est un individu parmi d’autres, manipulable et sans jugement, produit par la société totalitaire. Une variante restreinte du Hitler-en-nous. Tous quelque part coupables ou pré-disposés à l’être !

L’art du blanchiment est multiforme.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas…

Envers et contre tout, elle témoigne d’un sens du concret, de la vie dans la pluralité de ses manifestations. Un sens démocratique aussi comme dialogues. L’Allemande est devenue américaine. Dans son cas, l’exil fut positif.

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* Le ‘grand penseur’ écrivait en 1934-1935 : « Devant une telle dévastation de toute pensée authentique seul peut s’émouvoir celui qui ne comprend  pas ce qui est authentique. La surprise et l’horreur sont ici aussi déplacées que si quelqu’un, face à une superbe ferme, trouvait à redire au fait que la cour contient un imposant tas de fumier. Que serait-elle donc sans son fumier ! ».

No comment.


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1. Cf.  Compte-rendus dans la NRF, oct. 1937, p. 673-677, sur des écrits de Léon Blum, dont L’exercice du pouvoir. Repris dans LES CAHIERS DE CHRONOS, p. 89-91.
2.  Pêle-mêle : courage chevaleresque ou viril, conception chevaleresque de la vie ; sens de l’honneur (Ehre), l’honneur militaire à trois composants : fidélité, sacrifice, camaraderie (Treue, Opfer, Kameradschaft);  sentiment de la nature; intériorité; fidélité; profondeur;  héroïsme ; désir d’infini faustien (Drang ins Unendliche).  Etc. Le pur allemand renvoyant implicitement ou explicitement au non-allemand (deutsch vs undeutsch), le mépris faisant partie de l’envers (le Juif, bien sûr, mais aussi le Français, si léger, qui a de l’Esprit mais pas de Geist (esprit au sens allemand) et qui, surtout, dans sa légéreté, a fait  la Révolution de 1789. De l’ordre de l’indigeste pour ce corps pur allemand.
3. «L’essentiel, ce n’est pas  le pourquoi nous combattons, mais le comment nous combattons [...]. Le combat en soi, l’engagement (Einsatz) de la personne, ne serait-ce que pour une idée menue, pèse plus lourd que toutes les ruminations sur la Bien et le Mal »,  écrivait Ernst Jünger dans Le combat comme vécu intérieur – Der Kampf als inneres Erlebnis, p. 76. [Nicht w o f ü r wir kämpfen ist das Wesentliche, sondern w i e  wir kämpfen. [] Das Kämpfertum, der Einsatz der Person, und sei es für die allerkleinste Idee, wiegt schwerer als alles Grübeln über Gut und Böse.] Une citation dont on peut trouver de nombreuses variantes sous la plume d’autres plumitifs.  Le nazisme avancera  sur du velours, et ira, lui, jusqu’au bout de ces idéaux.  Peut-être que les Jünger and Co. n’ont pas tous voulu ce qui était au bout, mais ils ont participé à construire cette matière idéelle où les nazis se resssourcent. Plus grave, ils ont eu une fonction stabilisatrice du système. Car,  la terreur  nazie n’explique pas tout, des études ont montré que la Gestapo n’était pas aussi puissante qu’on l’a cru (ou voulu croire).

4. Cité par Wendula DAHLE, Der Einsatz einer Wissenschaft, eine sprachinhaltliche analyse militärischer terminologie in der Germanistik 1938-1945, H. Bouvier u. CO. Verlag, Bonn, 1969, p. 85. Ouvrage auquel j’ai emprunté quelques-unes des informations  la Germanistik au service  du conservatisme  fascisant.  En conclusion de son travail, elle notait que l’emploi massif du vocabulaire militaire  dans les travaux  n’était pas simplement métaphorique, mais  portait les projets militaires  du pouvoir politique, en visant la création d’une conscience nationale à travers  la langue, porteuse des valeurs  éternelles de l’allemand (Ursinn, Urzeiten, Urbegriff… -UR comme sens premier des temps primordiaux du germanique).
5. Ainsi, Proust est un esprit sémite-semitischer Geist.


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2 septembre 2008

Février – décembre 2002

PARIS


FÉVRIER 2002


Retour en train

Le discours prosélyte

En prolongeant mon séjour à Berlin (janvier 2002), j’avais perdu le retour par avion. Chargée de bouquins, je pris le train. Je retrouvais avec un certain plaisir le picaresque des rencontres.

De Berlin à Cologne, une dame, venue s’installer en face de moi,  n’a pas cessé  de parler. Pas inintéressant, mais saoulant. Elle évoqua un poète cubain, connu,  qu’elle avait aidé à venir en Europe. Une amitié qui dura des années et qui, un jour, à la suite d’un reproche de la dame au poète, finit en queue  de  poisson.

À Hanovre, une jeune femme, venue s’installer à nos côtés, tenta,  durant un moment,  de corriger des copies. Le train bourdonnant d’échanges l’obligea à renoncer. C’était un professeur d’ethnologie à Göttingen. J’aimais sa manière sobre de parler.  Elle livrait des bribes d’informations sur Bali, l’Indonésie, sur la diversité religieuse derrière la façade de la religion musulmane officielle.

À Cologne, je changeai de train. À Aix-la Chapelle, c’est un homme jeune et  courtois, qui est venu s’installer à ma droite. Une bonne tête. Costume gris foncé, cravate noire. On échangea quelques banalités qui se transformèrent en conversation bredouillante, son français et mon anglais étant approximatifs. Il se présenta comme un diplomate d’Afrique du Sud, qui revenait d’une incinération, celle du père d’un ami juif. L’insistance sur juif m’intriguait.

— Un Juif qui se disait pour Jésus.

Il me regarda et dit :

— C’est pas curieux ? J’acquiesçai.

— Oui, curieux ! les Juifs sont juifs parce qu’ils n’ont pas reconnu Jésus comme prophète !

Il revenait avec insistance sur cette crémation, sur ce Juif qui reconnaissait Jésus comme messie.  Rapidement, le discours tourna et devint prosélyte. Il avait compris à mes remarques amusées que j’étais ‘agnostique’,  «  la tare de ma génération »,  mais une tare  réparable  si  une amie,  un ami  m’ « introduce » auprès de Jésus. En règle générale, le discours prosélyte m’exaspère, mais, ce jour-là, faire de la théologie dans un anglais approximatif m’amusa,  j’ai donc disputé, avec ça et là de grands éclats de rire qui attirèrent l’attention des voisins. L’un d’eux se mêla de la conversation, et dit  préférer croire à un Dieu bon, mais impuissant, qu’à un Dieu tout-puissant. Aux yeux du prosélyte sud-africain, la  France était un pays dépourvu de la plus élémentaire spiritualité.  Le dire était accompagné d’un geste de la main balayant  et d’une expression de dégoût.  Je lui demandai s’il ne confondait pas religion et spiritualité. Il ne répondit pas. J’insistai. Il  finit par concéder que  je n’avais pas tort de les distinguer. Comme nous approchions  de  Paris  et qu’il  n’avait pas réussi  à me convertir, il  me dit sur un ton sentencieux :

— If God exist and you refuse...  (la phrase était en suspens  sur une menace).

Une fois encore j’éclatai de  rire et lui fis remarquer que sa phrase était illogique, on ne pouvait pas associer une proposition conditionnelle introduite par  if-si, et une proposition affirmative, chargée de menaces. Il me regarda, étonné et désemparé, et dit  — You have right ! Nous nous saluâmes courtoisement. Ce prosélyte avait une bonne tête, mais la main molle.

Paris, réapprendre à faire avec l’étroit

L’atterrissage à Paris fut orageux. Une demi-heure de queue Gare du Nord pour un taxi, avec un Américain qui râlait dans mon dos sur « cette lamentable organisation ! ». Puis, les embouteillages. Je suis  tombée sur un chauffeur de taxi, qui ne supportait pas qu’on lui dise que le chemin qu’il prenait n’était pas le bon. Des complexes d’Africain. Agaçant. Encore un service qui s’est dégradé au fil des années, parce qu’on ne prend plus le temps de bien former le personnel.

À Berlin, j’avais lu les promesses du nouveau maire qui disait vouloir changer les choses et refaire de Paris une ville agréable à vivre. Les changements ne sont pas perceptibles et les bouchons  plus denses que  jamais. Les cars de touristes sillonnent Paris. Il Guepardo ! disent des Italiens pour évoquen les changements qui ne changent pas…


Tout me paraît étriqué, chaotique. Manifestement, j’avais eu le temps d’acquérir de nouvelles habitudes, d’intérioriser un nouveau rythme. Dans les autobus, la trop grande proximité des corps dont j’ai perdu l’habitude, me gêne. Je suis impatiente. Je m’observe et entrevois l’osmotique du corps et du social, et donc du politique. Ces auto-observations vont  nourrir ma colère, je ne me contente pas de râler,  je donne forme  à mes  colères, j’écris. Après avoir attendu 25 minutes dans un bureau de poste du XXe qui manque de personnel, je  remets une lettre à transmettre  aux services  concernés  ; après avoir attendu en vain mes bagages, j’envoie une lettre en recommandé  à la la SNCF, l’accusant  de publicité mensongère sur le service des bagages à domicile ;  après avoir entendu Laurent Fabius dire qu’il était très attaché au Service public, j’écris !

Durant une dizaine de jours, je ne cesse de fulminer contre les politiques et leurs choix de société.  Il faut avoir fait l’expérience des transports berlinois pour mesurer le mépris dans lequel on tient les Parisiens, l’usure journalière, la fatique, le stress.  Bourdieu avait raison, personne ne pèse à son juste prix le coût d’un quotidien  médiocre.

Puis, lentement, je réapprends à gérer l’étriqué, le chaotique, à  l’intérioriser, à faire avec le stress des moyens de transport surchargés. La réconciliation commence  au retour de l’exposition sur L’art de la plume en Amazonie à la Fondation Mona Bismarck,  dans le 72 qui longe les quais et voit défiler un paysage urbain saturé de culture,  elle s’achève le lendemain, quand, le soir, je passe sur un des ponts de Paris et contemple l’île de la Cité. Comment ai-je pu oublier cette magie-là ? Cette réconciliation se double d’admiration pour les Parisiens qui gèrent avec une certaine civilité la médiocrité de leur quotidien, l’étriqué des espaces. Le sourire est une de leurs armes, car on sourit souvent à son vis-à-vis dans un autobus, en lui tenant la porte… parce que les regards se sont croisés…   Je repense aux visages fermés, butés,  des Berlinois.

J’ai perdu mon impatience. Je suis rentrée dans le rang. Mais, quand je regarde attentivement certains co-voyageurs, je sens ma colère revenir au galop. Fatigue. Fatigue, disait la Ralentie.

L’Illustration et l’ Allemagne nazie

Je me remets lentement au travail. Je lis le dossier de presse sur l’Allemagne nazie que mon neveu avait fait avant mon départ, en feuilletant l’Illustration, cette somptueuse revue des années trente qui s’adressait à la bonne  bourgeoisie. Qui n’a pas feuilleté les numéros de Noël ignore et l’exigeant besoin de  qualité des donneurs d’ordre et le savoir-faire des artisans du livre de l’époque et leur  commun  respect de l’œuvre à reproduire. On caresse le grain des tapisseries du musée de Cluny, tant la reproduction est parfaite. L’éditeur disait avoir attendu des années avant d’oser les reproduire, sans les affaiblir. On se surprend à devenir nostalgique !

L’Histoire donne du poids à la lucidité des analyses, à la rigueur de l’information. L’histoire nazie apparaît très nettement dans la continuité de l’histoire allemande. Le grand débat sur l’historicisation du nazisme paraît ici un faux débat. Du moins sur certains plans.  Le nazisme porte à un degré supérieur  le nationalisme, le racisme entendu comme pureté de la race, l’antisémitisme, le pangermanisme (Drang nach Osten). Un mouvement ascendant, spiralé. Au plan idéo-logique, il n’invente rien.  Les années de la  République de Weimar font figure de pause dans cette tradition germanique. Le nazisme inaugure une nouvelle phase de l’histoire, au sens, où il met à nu l’implicite des théories qui ont nourri les élites aristocratico-militaires,  et ouvre la voie à des pratiques qui étaient encore de l’ordre de l’impossible représentation.

Le nombre impressionnant des porteurs de  noms à particules qui ont emboîté le pas m’étonne. Sur les photographies qui accompagnent les analyses, la classe dirigeante est révulsante d’autosatisfaction, visiblement le monde appartient à cette élite à particule.

Je me récite un poème de Prévert.

Ceux qui pieusement
Ceux qui copieusement

Le dossier porte sur l’année 1932. La  France suit de très prêt l’évolution de l’Allemagne, on y pèse à son juste poids le danger de cette évolution. L’analyse des alliances, des rapports de force attestent que rien n’était fatal dans ce mouvement de l’Histoire se tramant. J’apprends aussi que les différents éditions de Mein Kampf présentaient de  nombreuses variantes. Je n’ai donc rapporté qu’une version parmi d’autres.


Mercredi 27 février

Reçu une réponse-standard de Sernam à ma réclamation. Je mesure encore une fois ma naïveté chronique !  Je soulignais dans ma réclamation l’absence d’une culture-client. J’ai droit à une indemnité de 30 €, qui me sera versée par Europe Assurances. Mais, il faut écrire, réclamer son chèque… Le tour est joué, Sernam tire son épingle du jeu. Le pourquoi du retard reste inexpliqué. « La SNCF est un État dans l’État, on ne peut rien en espérer »,  me dit un adversaire des Services publics à la française. Comme si la privatisation à l’anglaise avait été favorable aux usagers. Que faire ?


Retour aux Yeux d’Auschwitz- Die Augen von Auschwitz

Je lis l’ouvrage en entier. Une histoire de science sans conscience  qui avait pour cadre un Institut de réputation internationale, situé dans un cadre idyllique, à Dahlem. Un institut d’anthropologie, avec les méthodes de l’anthropologie de l’époque,  on mettait en fiche les corps des “exotiques”, entre autres, on mesurait les crânes, cherchait ce qui différenciait les races humaines. Sans s’interroger sur les implications de ces recherches. La neutralité de la science oblige. Des chercheurs, des chercheuses qui s’étaient intéressés aux Tsiganes, avant 1933, continueront leur travail de recherche — dans les camps de concentration ou d’extermination.

J’apprends qu’après la guerre, après son blanchiment,  la Dr. Karin Magnussen, « chercheuse apolitique »  a continué à  s’intéresser aux yeux. Aux yeux de lapins qu’elle élevait elle-même. Elle aurait gardé chez elle, le matériel irremplaçable - unersetzbar dont personne ne voulait plus, des yeux d’humain, des yeux d’assassinés à Auschwitz.

Le nazisme a favorisé, développé les fantasmes de toute-puissance chez les chercheurs, en levant tous les interdits, mais la folie paranoïaque n’est-elle au cœur même de la recherche scientifique occidentale ?  Faut-il rappeler cette banalité, à savoir que c’est dans la culture occidentale moderne que des chercheurs n’ont pas cessé de détruire la vie pour en connaître les mécanismes. Et l’exercice est violent pour les jeunes étudiants en sciences. Mon neveu qui ne parvenait pas, un jour d’examen,  à mettre à mort son crapaud, s’est vu traité d’imbécile dans le regard du professeur, obligé de l’aider à sacrifier son troisième crapaud. Du gâchis, certes, mais au-delà un quelque chose qui peut ouvrir la voie à des Mengele, des Magnussen… si le système politique s’en mêle. On connaît les souffrances infligées aux singes sous couvert de recherches « favorables à l’homme… ». Les effets de la recherche scientifique sont souvent tragiques pour les humains eux-mêmes. Autour de la greffe d’organes, une avancée scientifique certaine,  se sont organisés de vastes réseaux médico-mafieux qui ne reculent devant rien pour se procurer des organes achetés par les pays riches. Les greffeurs et les receveurs des pays riches ne s’intéressent pas plus à l’origine des organes que l‘autorité scientifique de l’institut KWI ne s’intéressait à l’origine des yeux sur lesquels la Dr. Magnussen, chercheuse en hétérochronie, travaillait. Qui a bénéficié du rapt des yeux de la fillette bolivienne retrouvée avec quelques dollars dans les poches, sans ses yeux ? À qui profitent les organes des enfants de pays pauvres  qui disparaissent ?  Ces rapts d’organes supposent de vastes réseaux médicaux bien organisés, où le médical et le maffieux s’accouplent.

De toute évidence, il ne suffit pas de mettre à nu les présupposés scientifiques quand on examine les conditions de constitution des savoirs. Il faut aller bien au-delà et questionner l’éthique des chercheurs pour tenter, sinon de mettre fin à ces lignées d’apprentis sorciers, du moins d’en limiter les champs d’action. Il importe  que les citoyens s’interrogent sur les effets sociaux de certaines avancées médicales.

Libération du 22 février

Postnumérique. Dans la peau de l’homme, a titré une journaliste de la chronique Art.  Des gilets, des sacs en Skinbag, un latex imitant la peau humaine. Une nouvelle mode dans le Marais. Du «posthumain». Du «postnumérique» dit ‘l’artiste’. Je dis, moi, du postnazisme. L’irreprésentable  est dans l’ordre du représentable. Un imaginaire du corps humain comme pur objet manipulable, décomposable, recyclable, imitable.

Tu n’es pas allée manifester devant Libé  ?! me demande une amie belge à qui je disais ma colère.

Traquer, encore traquer, toujours traquer les traces plus ou moins masquées de l’héritage nazi. De la métaphore déplacée du pédophile  (libertaire, bien sûr), fier de porter l’étoile jaune de la réprobation, des jeux de mots sur les fours crématoires en passant par l’holocauste des birouettes défaillantes de vieux messieurs, au Skinbag, en passant par les squelettes plastifiés, qui eurent du succès à Berlin et ailleurs, comme objets artistiques ou la mise en scène de son propre assassinat (on appelle ça une performance!), on n’en finit pas de compter les signes de l’abjecte banalisation de la Shoah, de la mort non humaine, sous couvert de modernité et de libération des mœurs. Autant de petites victoires nazies.


Libération du 5 mars

La jeune roubaisienne de 13 ans,  Clara, violée par des « dizaines de jeunes » consentante, bien sûr, est considérée comme une balance !  La galère pour les parents, pour le père de la pute… Balance, un mot très courant, voire branché,  pour dire que la terreur des mafieux et malfrats petits ou grands doit être acceptée, intériorisée.  Laisser faire, se laisser faire sans broncher. L’omerta.

Ce sont parfois les mêmes qui dénoncent le manque de courage, de sens civique de citoyens qui assistent sans bouger à un viol, à un vol, à une scène raciste, mais estiment que c’est honteux d’être une balance. En France, le terme délation est employé à tort et à travers. Pour faire oublier les délations du temps de Vichy  qui, elles, conduisaient des citoyens ordinaires à la mort? Inversion des valeurs les plus élémentaires, lourde de menaces politiques. En Angleterre, la balance témoigne de son sens civique.

Samedi 30 mars

Au Monoprix de la rue Ménilmontant

À la caisse, un homme, voûté, pauvrement vêtu, cherche dans un porte-monnaie déchiré et crasseux ses quelques sous pour payer deux bouteilles de vin qui ressemblent à des bouteilles de vinaigre bon marché. La couleur de ce vin dit l’artificiel. L’homme sent l’urine. Tous les gestes semblent difficiles. Une mécanique usée. Son tour arrive, il a conscience de sa lenteur, le regard est en alerte. Il marche avec difficulté, les jambes légèrement écartées. Il n’est pas ivre. Rue Pelleport, il hésite à traverser. Cette pauvreté si misérable d’un vieil homme me paralyse. Je n’ai pas osé l’aider à mettre les bouteilles dans la sac de plastic, je n’ai pas osé l’aider à traverser.  Il ne demande  rien.  Il ne regarde personne. Se recroqueville pour passer inaperçu. Que peut-il faire de mon regard gêné par tant de désolation ? Rien.

Visite inattendue de M-L.

Une ex-étudiante rémoise, le sujet le plus brillant en 20 années d’enseignement, qui a sombré dans quelque chose qui  ressemblerait à la folie. Un tête à tête de 16 ans. Auto-analyse, disait-elle.

Elle déboula chez moi, après 16 ans de silence. Elle m’avait envoyé deux lettres, pour annoncer sa visite, elle les avait signées d’un autre nom que le sien. Je n’ai pas reconnu son écriture, qui avait perdu sa finesse au profit du pâteux, de l’irrégularité. Je ne parvenais pas à déchiffrer ce qui était écrit. J’ai cru à des canulars, je les ai jetées.

Je l’ai gardée une nuit, pour essayer d’y voir clair.  Elle n’avait pas de voix. Elle se disait persécutée par son père, par sa famille qui paierait des gens pour la persécuter. Elle traînait comme une clocharde ses “objets de valeur” dans un sac d’un jaune criant. Un sac que je n’ai pas pu soulever.  Elle voulait faire de la voyance, par téléphone, et je devais lui prêter ma ligne, la sienne étant coupée et sous surveillance. Elle voulait aider les autres, elle allait bien maintenant. J’étais démunie, lui dis avec fermeté que son projet était fou et qu’il fallait qu’elle fasse un effort pour revenir sur terre.

J’ai téléphoné à une amie psy pour essayer de gérer cette situation. En substance, elle me dit qu’il fallait qu’elle touche le fond pour comprendre qu’elle avait besoin d’être soignée, mais que je pouvais essayer de lui conseiller d’aller en urgence à la mairie de son arrondissement demander une aide psychologique et financière. Lui envoyer d’autorité une assistante sociale ? Écrire à sa famille avec laquelle elle avait rompu ? Comment faire ? Que faire ? Je n’ai pas su. Elle ne répondit pas aux lettres. J’ai mis trois jours à me remettre de cette visite venant d’un autre monde.

Elle a touché le fond. Sans ressource, interdite de chéquier, endettée, elle tomba dans la rue affamée, elle fut conduite à l’hôpital,  et s’ouvrit à l’idée qu’elle avait besoin d’être soignée, que ‘l’auto-analyse’ avait été auto-destruction. Elle s’est réconciliée avec sa famille. L’écriture est encore désorganisée, crispée, anguleuse, la pensée se fige sur des répétitions, mais les phrases s’enchaînent logiquement. Lueurs d’espoir ?

C’est quoi la folie ? Ça commence où ? Pourquoi, elle, cette jeune femme si brillante ?  Un beau visage aussi fin que ses neurones. Il semblerait qu’elle ait eu à porter des “secrets” de famille, lourds de trop de non-dits, somatisés au fil des ans. A-t-elle été le maillon le plus faible d’une lignée chargée ?  Son bouc  émissaire cathartique ?


AVRIL 2002

Jeudi 11 avril

Parle avec elle de Pedro Almodovar. J’en fus si remuée, que j’ai renoncé à aller voir les films sur le Buto à la cinématèque de Chaillot. Remuée  avec douceur, doigté. Je n’avais pas envie de rompre ce charme bienfaisant. J’aime ces films qui touchent profond, vous ajoute un plus d’humanité.


Mercredi 17 avril

Institut Italien : Feuillets d’Hypnos de René Char

Une expérience langagière étonnnante. Ecouter les Feuillets d’Hypnos de René Char, alias Capitaine Alexandre. Les écouter ensuite dans la traduction de Vittorio Sereni. Ne pas percevoir d’écarts. Comme si le poète italien avait ganté en douceur ces  « mots qui réconfortent », chargés de sourdes colères. Comme si le résistant français avait prêté, en différé, sa voix au poète  italien, ex-soldat prisonnier, en Égypte d’abord, en Algérie ensuite.

Dans la salle d’exposition, certains collages de Guido Ceronetti évoquent la guerre. La Grande Guerre de 1914-1918, celle du Plus-jamais-ça ! Des cartes postales de villes en ruines, en majorité des villes françaises, Verdun,  Bergue… Sur l’une d’elle, une bonne-sœur prie Dieu pour la victoire. S’il/elle  existe, on doit souvent l’amuser ou l’irriter.

Christine Boutin zozote

En attendant le 69, rue du Bac, je lis le message de Christine Boutin sur de petits autocollants bleus. Je me répète en riant les trois impératifs : osons/refusons/misons. Quand on les dit à voix haute, les lèvres dessinent un cul de poule. Et les poules, ça pond !  Osons la famille / Refusons la pauvreté / Misons sur la France.

Du temps où j’étais jeune, ces trois slogans auraient pu être communistes. Le PC, non seulement était hostile à l’avortement, mais se refusait à œuvrer pour la contraception. Un copain m’en avait  expliqué la stratégie : il importait que les femmes de prolo fassent des enfants pour la future armée de la  Révolution… Des enfants en colère, bien sûr ! — Oui, mais ces femmes vivent le plus souvent dans des conditions difficiles, et avortent au péril de leur vie, tandis que les ”bourgeoises”, elles,  peuvent aller en Suisse ! avais-je répliqué. Et comment font les cadres femelles du Parti qui ne semblent pas s’encombrer de trop de marmaille ?  Un argument petit-bourgeois à court terme. Le  PC français — et non de  France, le nationalisme a ses exigences  — visait lui le long terme. Le bonheur ici et maintenant, une idée révolutionnaire, troquée pour le bonheur des générations futures qui, de plus, auront nécessairement une idée différente du bonheur. Des odeurs d’encens religieux qui me levaient — et me lèvent toujours le cœur.


Dans le XVIe arrondissement, près de la Muette, quelqu’un avait écrit HOMOPHOBE, sur le visage de Boutin.


Jeudi 17 avril

Dieu, que la guerre est jolie !

Les nouvelles du monde sont toujours aussi affligeantes.  L’armée israélienne venge les morts. Des ruines. Des ruines. On ne voit pas les morts, ni palestiniens ni israéliens.

Sharon, m’avait dit Naomi, est le général qui a fait tuer le plus d’Israéliens.  La figure  de l’Israélien viril, en état permanent d’érection nationaliste, comme envers du Juif ‘efféminé’ de l’antisémite ? Yeshayahou Leibowitz liait nationalisme et barbarie. Avoir raison à contre-courant n’aide, hélas, jamais personne. La violence faite à ces hommes jeunes pourrit lentement, mais sûrement la société civile…

Arafat, Sharon, des chefs de guerre qui appartiennent au passé, incapables de penser politiquement le présent. Il faudrait un homme politique qui ait la stature de De Gaulle pour casser ces dynamiques destructrices.  L’époque est devenue avare et la stature des politiques rapetisse.

On reparle de Ben Laden. La non information, la désinformation, la demi-information : un sport moderne.


Dimanche 21 avril

Je suis allée voter. J’ai joué à pile ou face pour choisir un candidat. Folklorique, aussi folklorique que la campagne.

20 heures.

Assommée. Comme si j’avais avalé des tranquillisants. Je me sens cotonneuse. Pour la première fois depuis longtemps, je suis plantée devant la télévision. Debout. Les pleurs des militants titillent ma colère. Depuis des lunes, je dénonce à qui veut bien prêter l’oreille, les « alliés objectifs »  de Le Pen. Ça en devenait du ressassement, on finissait par penser que je radotais ! Parmi ces alliés, une certaine gauche au racisme à l’envers, guimauve !

Coups de téléphone, d’Italie, d’Allemagne. On  me reparle de ma ‘marottte’, les « alliés objectifs de Le Pen ». Oui, mais… si je pensais qu’un jour ou l’autre, on aurait à payer des effets de boomerang, je n’ai jamais sérieusement envisagé que Le Pen puisse arriver en seconde position. Et pourtant, les signes étaient nombreux qui pouvaient laisser entrevoir l’émergence de ce possible. On appelle ça des redondances dans la théorie des systèmes qui interdit de chercher le monocausal et qui nous dit aussi que la schizophrénie peut être la seule réaction possible dans un contexte où la communication est impossible. Être de gauche et voter Le Pen serait donc LE symptôme de la coupure élites (sens large) /peuple…  (?)

Cet état d’abrutissement me rappelle celui du 11 septembre. Même stupeur encotonnée. J’étais allée au Goethe-Institut. Dans la bibliothèque, dès mon arrivée, vers 16 heures, je palpai une tension étrange. Tout le monde avait l’air d’être ailleurs, les bras ballants. J’ai pensé qu’un/e collaborateur/trice avait été victime de quelque chose de grave. Je finis par dire prudemment :

— Tout le monde a l’air abattu ?

— Vous ne savez pas ?

— Que devais-je savoir ?

— On dit qu’un avion est tombé, avec des bombes,  sur les tours de Manhattan. Il y aurait beaucoup de morts.

L’information me parut bizarre. Au sortir du Goethe-Institut, dans l’autobus 63,  j’ai commencé à entrevoir  la gravité de la nouvelle. Les gens avaient l’air inquiet, perdus dans un ailleurs.

C’est devant la télévision que j’ai saisi l’ampleur de la nouvelle. Les premières minutes, je voyais sans comprendre, comme si tous les processus de compréhension s’étaient bloqués.  J’ai passé ma nuit à écouter les nouvelles avant  de pouvoir intérioriser la nouvelle. Le 11 septembre 2001, le 21 avril 2002 ont été deux nouvelles inintégrables immédiatement.

Nous n’avons pas fini de payer le prix de notre cynisme de nantis inconscients, protecteurs des pires régimes par intérêt marchand, producteurs d’armes qu’il faut vendre, lunettes bien noires sur le nez pour ne pas avoir à regarder les clients.


Lundi 22 avril

Sommeil difficile

Je cannibalise les journaux. Pas d’analyse qui me satisfasse. Serge July, à l’habitude fin analyste, se contente de dire sa colère. Personne n’a encore assez de distance.

Le sentiment qu’on s’amuse à se faire peur… Esprit de contradiction ? Je retrouve ma colère quand  je lis « sentiment  » d’insécurité. Un sentiment est insaisissable, subjectif !  Les Français fantasmeraient ! Il suffisait pourtant d’écouter les gens pour voir venir la raclée !  Que de fois, Place Gambetta, autour des autobus, j’ai entendu relater des agressions et  entendu dire sur le mode de la fable de La Fontaine : Vous avez voté... (sous-entendu socialiste) et  bien dansez  maintenant, au lieu de vous plaindre  !

Mon sommeil est agité. Je ne parviens pas à attraper une queue de rêve pour savoir ce qui m’agite.

Jeudi  25  avril

Coups de téléphone de Marie-Hélène C. (communiste). Il FAUT VOTER Chirac. J’avais l’intention de m’abstenir. Le Pen risquerait les 40%, selon les RG. Je me laisse, malgré moi, envahir par une inquiétude vague. Et si la protestation n’était pas protestation, mais désir d’un maître qui remettrait de l’ordre dans la maison ? Je promets, j’irai voter Chirac.

On dit que dans l’armée,  pas mal de gens seraient contents. Quand l’armée est de métier, on a le droit d’être inquiet.

Mardi   31   avril

Après avoir vu  La mort de  Danton à l’Odéon, où je me suis ennuyée, je rentre en taxi. Le chauffeur est charmant. J’essaie de parler politique. Demain 1er mai, il ne travaillera pas… À Roissy, une queue impressionnante…

— Pourquoi ?

— On ne peut pas travailler à Paris en ce moment…

Il ne comprenait pas pourquoi, on manifestait, les gens avait voté… on était  en démocratie… Il ne votait pas, il n’avait pas le temps, avait-il ajouté.

Après un silence, durant lequel il a dû continuer à penser dans le sens de nos échanges, arrivé place de la Bastille, il dit :

—  « Ici, en plein midi, ma femme a été agressée, on lui a arraché son sac  ».  « Les Français ne sont pas racistes, ils en ont simplement assez que … »

… Silence…

Moi, je prends des Asiatiques dans ma voiture, mais jamais des Noirs ou des Arabes.

— Raison ?

— Des problèmes…  ils marchandent… mangent dans la voiture… veulent monter à plusieurs…

—  Comment faîtes-vous ?  c’est interdit de choisir son client…

— Je ne stationne pas, je tourne…

Un chauffeur de taxi africain m’avait dit la même chose. Il préférait, lui,  3 jours de mise à pieds !

—  Je vous le dis franchement ! avait-il dit en tournant la tête vers moi.

Lui aussi, préférait les Asiatiques.

Tout est dit sur un ton neutre, comme ça pour parler. Quand je me hasarde à dire :

— Ce serait quand même désastreux que Le Pen passe…

—  Oui… bien sûr… dit-il en écho, mais ce n’est pas une raison pour qu’on vienne dire aux Français pour qui voter…

C’est la première fois qu’un chauffeur de taxi me tient un discours sur un ton aussi lisse. Sans aucun accent d’intensité. J’en suis désarçonnée. Peut-être l’intime conviction que ni Le Pen ni Jospin ni Chirac ne changeront  grand chose à sa vie de chauffeur de taxi. Un homme qui n’attend rien des pouvoirs, qui ne compte que sur lui. Moi qui aurais aimé savoir quelle était la température dans le monde du taxi, j’en étais pour mes frais.

Un effet de sa jeunesse ? Il fut un temps, pas si lointain,  où les chauffeurs de taxi avaient toujours des choses à dire sur le politique.  Je me souviens de l’un d‘eux, une belle tête pensante, qui un jour de grève refusa de prendre deux clients allant dans la même direction, par solidarité avec les grévistes du métro, critiquant les médias, il dit superbement :

— Quand on mange de la paille, on pense paille comme un âne, quand on habite dans un trou, on pense comme un rat…

Une autre fois, lors des mouvements sociaux du fameux Novembre anti-Juppé de 1995, c’est encore un chauffeur de taxi qui me donna  le pouls de la société :

— Êtes-vous  gêné par ces grèves ?

— Oui, bien sûr, ça ne circule plus et les gens hésitent à prendre un taxi, il m’arrive de les laisser en route.

Mais il acceptait ce mouvement social :

— Si on les laisse faire jusqu’où iront-ils ?!  Il fallait faire çà.

“Grève par procuration “, a-t-on dit.

On a le sentiment à première vue que les griefs portent sur des broutilles, des détails, mais c’est oublier que notre vie quotidienne n’est faite que de détails, plus menus les uns que les autres.

Si on se tourne vers ceux/celles, immigrés/immigrées compris,  qui vivent dans les banlieues, au quotidien, la violence physique de petits caïds, au comportement fascisoïde, la désertification qui en découle, on mesure le degré de souffrance des gens, qui s’accumulant, finit par faire de chacun d’eux des cocottes-minute. Que la majorité des  politiques  et leur armada de sociologues qui expliquent  tout, n’aient pas été capables de la comprendre cette souffrance, de la palper, témoignent de leur inconscience, pis de leur manque d’imagination. Mais peut-être faut-il vivre soi-même cette violence pour comprendre, car il s’agit bien de violence à la fois psychique et physique. Et la violence psychique n’est pas moins ravageuse.

Je me souviens encore, de mon retour du Japon où pendant un mois, oubliant progressivement tous mes réflexes de méfiance, j’abandonnais mon sac à main de voyageuse sur la table d’un restaurant, d’un café — comme les Japonaises —  car je ne voulais pas donner l’impression que je me méfiais des Japonaises, Japonais présents. Les premières fois, je l’avoue, j’allais aux toilettes à toute allure, de peur de laisser mon sac alone trop longtemps, et puis, progressivement, j’ai perdu cette  attention  à mon environnement, minute après minute. Bref, je me suis habituée à avoir confiance.  Rentrée à Paris, j’ai pris conscience de la violence sournoise qui nous est faite, à nous les citoyens ordinaires qui n’avons ni gardes de corps, ni voitures de fonction, ni… ni… Ce fut très dur, d’avoir à nouveau, de nouveau, à intérioriser des réflexes de méfiance. Je me souviens de mon retour à la bibliothèque de la Sorbonne où des affiches me rappelaient que j’étais retournée dans la jungle européenne, au quotidien. Je ne m’y fais pas. Je ne veux pas m’y faire. Il m’arrive même de me réjouir quand je me fais avoir, pensant qu’il me reste, par chance,  un peu de naïveté. Car, la méfiance délite les liens sociaux, nourrit l’isolement, c’est quelque chose de très pervers, de sournois, qui stimule l’archaïque, si on n’y prend pas garde, d’autant que le repérage du malfrat, de la malfrat, ne peut être qu’ethnique, il est du genre breton, noir, café au lait, maghrébin… Encore faut-il avoir les outils pour y prendre garde, être habituée à l’autoréflexion, à l’attention à soi. Bref, avoir un surmoi, assez fort, pour éviter de fonctionner au niveau le plus archaïque.

Que cette violence ait des racines sociales, politiques, etc, je serais la dernière à le nier, mais elle est aussi alibi. J’ai été fauchée, je suis une fille d’immigré, qui a connu la racisme larvé de certains profs, le racisme ouvert d’enfants qui chaussaient les bottes des parents,  j’ai été seule dans la cour d’école,  ça ne m’a pas empêchée d’être une bonne élève, de semer les petits gaulois de plusieurs têtes. J’ai entendu mon père, dire sa vie durant, qu’il valait  mieux être un chien en France qu’un macaroni, ce qui ne l’a pas empêché de se battre pour que ma soeur et moi-même soyons françaises à un moment où les droits du sol, la nationalité de la mère, ne suffisaient plus  pour être français !  J’ai appris très tôt à faire avec la connerie, à ne pas confondre mon identité avec l’identité qu’on me prêtait, et surtout à considérer l’insulte d’adversaire comme des compliments ! Ça porte, ça verticalise ! Et dans la cour du lycée, j’ai découvert  le théâtre de Musset, j’ai lu les Orientales de Hugo, L’homme qui rit, les Misérables, j’adorais, oubliais tout, surtout la connerie, et de plus j’enrichissais mon vocabulaire !

Mais, je le confesse, j’ai été, du temps de ma jeunesse, de ces gens de gauche,  qui expliquait la délinquance par la société divisée. Je me souviens, un jour, au Théâtre de la Ville, j’étais placée à côté d’une dame, d’un âge certain à mes yeux de jeune femme, qui me demanda de bien vouloir échanger ma place, un strapontin, avec la sienne, pour qu’elle puisse partir rapidement sans gêner personne. Elle habitait à Barbès, rentrer le soir était une aventure. J’y allais de mon couplet de gauche, la société. Etc. Elle me coupa  la parole.

— Ah ! non, pas ça, Madame ! Je suis fille d’un syndicaliste qui a perdu son emploi pour avoir osé faire grève, à une époque où  il  n’y avait pas de sécurité sociale, il est devenu cordonnier pour pouvoir nourrir sa famille, on vivait avec un lance-pierre, sans le sous… nous connaissions, nous,  la vraie pauvreté, mais  à l’époque  je  pouvais traverser Paris, à pied, la nuit !  Personne  ne cherchait à voler le porte-monnaie du citoyen ordinaire,  on s’attaquait plutôt aux riches ! Cela se passait, il y a une trentaine d’année !

En 68 déjà, voler le porte-monnaie d’une femme de ménage payée au SMIC pouvait être considérée comme une prouesse révolutionnaire. Je me souviens à Reims de la colère piquer, quand deux étudiants maoistes avaient cru pouvoir justifier le vol d’un maigre porte-monnaie, et se moquaient de la petite quête de solidarité proposée par  le SNES-sup. Comme ils trouvaient normal de laisser aux mêmes femmes de ménage de la faculté le soin de ramasser les tracts, les affiches déchirées, jetées à même le sol, de récurer le sol, les jours de grève ou de manifestation. C’était leur aliénation sociale, politique, qui interdisaient au personnel ATOS de la fac de rejoindre les luttes révolutionnaires des étudiants.  Les mêmes trouvaient “formidable” que les révolutionnaires chinois obligent les “intellectuels” à transporter les tinettes pour enfumer les champs. Je les avais invités très sérieusement à aller aider  les paysans français à enfumer les champs avec ce fumier écologique. Durant leurs vacances. Leur  regard interrogateur ajoutait à ma colère qui, de temps à autre, leur sautait au visage comme une salve !


MAI 2002


Mercredi 1er Mai

17 heures. Impossible de me motiver pour aller manifester, et pourtant j’ai toujours aimé battre le pavé parisien.  — Tu boudes  !? , m’a dit un ami, étonnée de ma réaction.

Trop  d’ «alliés objectifs de»  de Le Pen dans la rue. Je n’ai pas envie de me retrouver à leur côté.  C’est physique, la colère est sournoise !  Pis. Je ne suis pas sûre que tous défendent les  “valeurs de la démocratie”, le sentiment que beaucoup défendent d’abord leurs privilèges, leur espace de liberté pour leurs petites ou grandes magouilles quotidiennes. J’attends de voir, si la dynamique enclenchée sera assez forte pour les inciter à faire non pas une autocritique, (les mea culpa, c’est bon à confesse), mais à réfléchir sur leurs pratiques, leurs discours justifiant tout et n’importe quoi, si ces jeunes qui revendiquent l’avenir, vont modifier leur comportement, si on pourra par exemple, quant  on va à la  bibliothèque de la Sorbonne laisser ses affaires sur une table et les retrouver, si le sans-gêne comme art de vivre va faire place à l’attention à l’autre, s’ils vont réfléchir aux effets fascisoïdes du deal dans les lycées et ailleurs dans la société, sur les effets de leur silence face à des comportements douteux…

Voilà des mois que je fulmine, par crainte de voir arriver l’état policier que j’ai connu avant et après 68, jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir qui,  dès son arrivée, a fermé les yeux sur la délinquance. Je me souviens encore, trois jours après l’intronisation de Mitterrand, dans le métro, les araignées attendaient leurs mouches. Visible comme une verrue sur le nez. J’ai vu, à l’époque déjà,  arriver les futurs correctifs. Depuis les choses ont empiré.

L’inculture politique de trop nombreux politiques est atterrante. Les penseurs de gauche ont été nombreux à penser le quotidien, l’importance de la qualité du quotidien  où  se tissent ces liens subtils entre l’individu et le politique, dialectiquement, jour après jour,  où nous nous constituons comme individu appartenant à une société, comme individu sauvage et/ou culturé, responsable et/ou irresponsable. Oui, le quotidien comme espace-temps existentiels ! Que la droite s’en balance, ne veillant jamais qu’à la qualité du quotidien de ses votants, je trouve ça normal, mais pas à gauche  !

Quel consensus ! Les élites parisiennes bougent, signent, interviennent à la télévison pour stigmatiser les égarés. Obscène! Mais, de quel droit, le monde du showbiz, les sportifs et tutti quanti,  viennent donner des leçons à des chômeurs, des chômeuses qui eux connaissent la violence des licenciements, du non respect des engagements ?  Oui,  de quel droit?  Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que des communistes, des socialistes passent à l’extrême-droite. Mais, ce sont pas les gens du showbiz, du monde sportif and Co.,  rompus à toutes les compromissions, qui peuvent décemment tenir un discours sur l’éthique intransigeante  qui oblige à ne pas céder sur l’essentiel et donc  à  surmonter ses frustrations, ses rages.


Jeudi 2  mai

Dîner avec Y. que je n’avais pas vu depuis longtemps. Interviewé par une télévison norvégienne sur le vote, il a usé d’une image que j’avais mis en pratique :

— Vous prenez un jeu de cartes, vous enlevez  les cartes que vous ne voulez pas voir, disons, les piques, et ensuite vous en tirez une !

Victime des comportements de certains de ses demi-frères maghrébins, il tient un discours à la Pasqua.  Puis, durant le repas, il se contredit.

—   Les petits malfrats des banlieues, c’est rien. Ceux que je rencontre dans le bâtiment, en col blanc, sont pires !

—  Parce  que les affaires continuent ?

— Quelle question !

Il me regarde avec quelque pitié.

—  Ça ne s’est jamais  arrêté ! Tu sais… y a deux sortes de gens, ceux qui connaissent les failles du système et en tirent partie,  et les autres, une minorité, quoi qu’on pense!  À tous les échelons, ça grapille!  Le politique, président de région, se fait refaire l’appartement, l’autre reçoit une prime,  pour un puits, payé par la région  qui n’a pas été creusé…  c’est fait de telle manière que même le plus averti  des inspecteurs n’y voit que du bleu.  Le système français  est plein de failles et  mes frères  maghrébins ne sont pas les derniers à en tirer bénéfice!  Quant aux autres, ils sont en marge du système,  hargneux,  certains votent  Le Pen. Je ferai  la même chose !


Ces failles, ces trous seraient-ils inhérents à la démocratie, voire même ses  garants ? La démocratie vivante ne serait-elle pas un équilibre instable, entre un trop de vertus, toujours dangereux, et une absence de vertus, tout aussi dangereux, pouvant nourrir le désir des Maîtres d’Ordre ?

Quoi qu’il en soit, il importe de ne pas oublier que sans un minimum de vertus socialisantes, la vie en commun devient impossible.  De quelle nature est cette crise ? Quels changements est-elle capable d’induire ? Wait and see.

Dimanche 5 mai

J’ai tenu  promesse, j’ai voté.

Chirac élu à 80%. Je regrette d’avoir voté. Mais bon, dans le doute. Lâche soulagement. Avec Le Pen Président, il aurait fallu reprendre du service militant.

Lundi   6    mai

On respire un peu mieux, l’air est moins pollué. Il faut veiller à ne pas perdre de sa colère.  Rien n’est résolu. L’avenir me paraît incertain.

Mardi 7 mai

Suis allée voir La saison des goyaves, après avoir vérifié qu’il s’agissait bien d’un “vrai“ film vietnamien, le souvenir des  pseudos étant encore très vif. Dang  Nhat Minh est un cinéaste qui avait des choses à dire sur sa société, sur les changements passés et présents.  La fiction est assez forte pour en soutenir l’exploration. Le personnage central, Hoa, adulte rivé à son enfance après une chute du goyavier dont il a gardé le souvenir,  m’apparaît comme une allégorie de la Dépossession. Matérielle d’abord, psychique ensuite, la forme la plus violente. Le Parti avait pris possession de la maison de son enfance, avec l’accord du père qui voulait faire quelque chose pour la nation. Adulte, Hoa  hante le jardin de son enfance. Perçu par les nouveaux spoliateurs comme une ombre accusatrice, il en sera chassé de brutale façon.  Une forte dose de calmant dans un hôpital psychiatrique aura raison de sa mémoire. Le film s’achève sur la destruction rapide des signes porteurs de cette mémoire  par la société à qui un cadre du parti a cédé la maison,  le goyavier est abattu, la maison transformée. Défiguration qui interdit toute reconnaissance et parfait la dépossession.  Hoa continue à poser dans un atelier, mais il a perdu son sourire et son regard naïfs d’enfant attardé. Préfiguration du futur du Vietnam ?

Mercredi  8 mai

Je me remets à travailler, mais le cœur n’y est pas vraiment. Je me surprends à faire de nombreuses pause, je fais du ménage. Ça mite de curieuse manière, le politique. On aimerait oublier l’alerte.

Je passe beaucoup de temps devant la télévision, pour la première fois, j’observe attentivement, les sorties et les entrées. Guigou, Le Branchu, accueillent les nouveaux venus. Des mâles. Elles quittent l’Elysée à pied. Lang lui se réjouit d’avoir un successeur qui va continuer son travail ! L’équipe était honnête, avait durant cinq ans fait un certain boulot, le bilan n’est pas négatif, même si elle a manqué l’essentiel et du jour au lendemain, bulletins de vote en poche, la base traditionnelle du  “peuple de gauche” la déloge. Exit. Une manière de meurtre symbolique qui désigne avec fermeté la manière dont il faut entendre le message, qui exige des relations nouvelles entre les dirigeants socialistes, communistes… et leur base. Dans le cas Jospin, c’est plutôt réussi ! Personne ne peut se remettre politiquement d’une telle défaite. Il a eu le mérite de le comprendre.

À regarder ce ballet qui se déroule à ciel ouvert, dans un espace riche d’Histoire, balayé par des caméras, des appareils photos qui cherchent rapacement à se saisir du plus imperceptible tressaillement derrière le sourire poli, je prends subitement conscience de  la violence qui traverse cette scène — et la démocratie d’une manière plus générale !  Ils savent, elles savent qu’on peut les déloger, c’est le jeu, mais entre le savoir et la réalité du fait, le fossé est grand.

Le bulletin est une arme qui oblige les dominants à s’exposer aux désirs contradictoires “du peuple”, on comprend pourquoi, ce droit a été  conquis de haute lutte. Avec du sang, beaucoup de sang des utopistes. On comprend  pourquoi  l’aire démocratique est si réduite et toujours menacée.

Il importe aussi de ne pas oublier que des conduites politiques du peuple peuvent avoir pour carburant l’envie, la haine… Dixit le grand explorateur du Réel  politique, Machiavel.

Les politiques défaits ont-ils, ont-elles eu le temps, le 1er mai,  de regarder le documentaire de Marcel Trillat (France 2) sur ces ouvriers, ouvrières de la filature SARL Hellemmes du groupe Mossley, dans la banlieue de Lille, payés au SMIC, licenciés après, parfois plus de vingt années de bons et loyaux services, obligés de vivre avec le RMI ?  Baisés par leur employeur qui refuse de payer l’indémnité décente négociée,  après un long combat en septembre 2001.  La  violence  qui s’exerce sur ces ouvriers, sur ces ouvrières, est ici  multipliée par 1000. Ça va au-delà des blessures narcissiques. On est dans l’existentiel. Il est question de dignité.  Le Droit aura-t-il le dernier mot ou se démasquera-t-il au service des possédants, la mise en liquidation pouvant remettre en cause la prime arrachée de haute lutte ?

Je repense à la campagne présidentielle de Mamère, le Vert, prêchant la dépénalisation du cannabis. Qu’est-ce que ces ouvriers, ces ouvrières rétamés/ées en ont pensé? Rétrospectivement, j’ai honte pour lui, pour la gauche. Que la drogue soit un problème grave de société est certain, que sa criminalisation pose plus de problèmes qu’elle n’en résout est non moins certain, mais de là à en faire un thème de campagne présidentielle!

Vendredi  10 mai

Vigipirate oblige

Promenade au Quartier Latin  avec mon neveu et sa belle-sœur, une jeune Polonaise. Partout, des policiers. Des policiers qui visiblement ont des consignes claires. Cette présence massive me rappelle l’avant et l’après Mai 68.

Je pensais montrer la Sorbonne, à notre invitée. Arrivés devant le portail, rue de la Sorbonne, nous nous heurtons aux vigiles dont un fait du zèle. Mon insistance, mes questions l’agacent, il est agressif, il finit par  dire qu’ils appliquent le plan vigi-pirate à la suite d’une alerte. Je  pouvais  entrer avec ma carte de bibliothèque, mais pas mes invités ! Il n’y a pas de visite !  Ce 10 mai mérite de rester mémorable, car c’est la première fois que  ma vieille maison me reste interdite. Et pourtant, j’y ai connu des moments difficiles et/ou politiquement cocasses !

Il y a plus de 40 ans, au même endroit, devant cet immense portail, aujourd’hui infranchissable, dans cette cour interdite, j’ai assisté à un affrontement avec les troupes du FN, symbolique et grotesque. Le portail de la rue de la Sorbonne avait été fermé, à la suite d’une bagarre, plus violente qu’à l’habitude, provoquée par des étudiants de Droit de la Faculté du Panthéon, fief de Le Pen.  À l’intérieur de la cour, les étudiants de gauche (socialistes, communistes, jécistes,  et sympathisants) étaient massés devant le portail, continuant à distribuer tracts et journaux. Quand on vit arriver un groupe d’une quinzaine de petits mecs, les mains dans des gants de boxe. (Des gants qui, parfois,  cachait un fer à cheval). Ils avançaient vers nous, traversant la cour, à pas lents, le torse légèrement penché en avant. Je me souviens avoir ri, ils ressemblaient à des singes, chassant d’autres singes de leur territoire. Nous attendions donc, prêts à répondre.  Mais, plus ils se rapprochaient,  plus ils semblaient manquer de conviction. Je n’ai pas oublié la silhouette de  celui qui menait le groupe, il était petit, vêtu d’un complet bleu clair, délavé, cheveux blonds, relativement longs pour l’époque. La majorité  d’entre eux avait plus des airs de marginaux désargentés que d’étudiants de Droit, les grands adversaires de la Faculté des Lettres, “pépinière de rouges”.  Arrivé à notre hauteur, il sortit un peigne et coiffa sa blonde chevelure!  Fou rire, malgré la tension.

Quant arriva le deus ex-machina! Dans les années cinquante-soixante, les appariteurs jouaient un rôle important à la Sorbonne. Nous les aimions, on flattait leurs fibres paternels, leur faisait du charme, et ils nous refilaient les notes de l’écrit, avant l’oral, les résultats avant leur publication. L’un d’eux, la cinquantaine, petit, rond et manchot,  s’avança  dans son bel uniforme bleu-nuit d’appariteur, casquette ronde sur la tête, il dit avec conviction, s’adressant au groupe  FN  :   — Non, non,  Messieurs, je vous  en prie, on ne se bat pas dans la cour de la Sorbonne! Le ton était solennel et martial, le geste ample qui désignait l’espace chargé de Grande Histoire. Le blond qui avait coiffé ses mèches, le regarda respectueusement  et donna  l’ordre à  la troupe  de respecter l’injection qui venait d’être donnée sur un ton aussi courtoisement solennel, par un homme qui avait perdu un bras en défendant le France. On se battrait donc dehors, si les rouges étaient assez courageux pour les affronter dans la rue. Ils tournèrent les talons et repartirent par où ils étaient venus, vers la sortie de la rue des Écoles.

Ce jour-là, dans la cour de la Sorbonne,  il a manqué la caméra d’un Jacques Tati.

Deux jours plus tard, un agrégatif, communiste, fut sauvagement tabassé. Une année de préparation perdue.

Vendredi    24    mai 2002

Le pullulement des candidatures a de nouveau quelque chose de folklorique. Signe d’une crise des institutions ? Signe d’une incapacité à comprendre le 21 avril ? Une histoire de gros sous ?



JUIN 2002


Lundi 3 juin

Centre Pompidou

Suis allée écouter Jon Gartenborg, l’archiviste des films de Warren Sonbert. J’admire ces hommes, ces femmes qui passent une partie de leur vie à sauver ce que d’autres ont produit. Il explique avec simplicité, à l’américaine, la complexité du travail. Les cinéastes expérimentaux qui ne cessent de bricoler leurs films, qui travaillent sur des supports bon marché, obligent l’archiviste à faire des prousses, avec peu de moyens et beaucoup de  ruses.

Je grimpe ensuite au 4è étage pour faire un tour dans deux expositions nouvelles : Joseph Albers du Bauhaus et  Heinz Hajek Halke, un photographe.  La photographie  ne m’intéresse que si elle n’est pas photographie. Avec Halke, je suis gâtée. Ses Lichtgraphik sont étonnants. La foisonnante palette des noirs et des gris dégage  tension dramatique.  Poétiquement. Du travail de peintre. Je passe et repasse pour m’en imprégner.

Je m’attarde devant des Kandinsky, me demandant pourquoi je ne parviens plus à retrouver une parcelle de l’émotion de la découverte, alors que mes rapports à Klee ne cessent de s’approfondir.

Prise d’une envie de revoir le Faune charmant une nymphe endormie de Matisse, un fusain sur toile que j’aime, je  grimpe au 5è étage, il me reçoit, se laisse  contempler un moment. Quand  je l’abandonne, je sais, subitement et avec précision, pourquoi je n’ai pas aimé les récents Nus de B. Rancillac,  à la galerie Ernst Hilger, dans le Marais. Des corps de femmes peints comme des carrosseries. Ça manque de sensualité. Alors que le fusain de Matisse invite au voyage érotique, les Nus de Rancillac  agressaient. Du sexe à l’état brut. Du sexe moderne. Habituellement, je lui mets un mot pour dire ce que je pense. Cette fois, je n’avais pas envie de le faire, je me sentais agressée en tant que femme. Une fois dans la rue, à arpenter  le quartier du Marais, je me demandai si on pouvait passer du travail pictural sur la boucherie algérienne (égorgement de femmes en particulier, sur les photographies desquelles, R. travaillait), à des Nus érotiques, alors qu’il se disait ravagé par cette dénonciation? La coupure est-elle possible?

*

Au retour, dans l’autobus,  une voix d’homme ronchonne, je n’entends que des fragments : — Ils votent n’importe comment et après ils manifestent… Je crois entendre, on va remettre les pendules à l’heure… Je m’en rapproche.  Tout ce que j’entends reste ambigu, il dénonce l’augmentation des crédits militaires au dépens de l’école, mais immédiatement après, ils  fait une remarque sur ces pédés de  Français à qui on vole le travail et qui se laissent faire… Dans un autobus, le 96, où plus de la moitié des passagers est diversement colorée. Un frustré, sympathisant du FN ?

On entend des propos qui, jusqu’à présent, restés tapis sous les langues. Pas très joyeux. Inquiétant même.

Mercredi 5 juin

Visite du Palais de Tokyo

Je pensais qu’on visiterait les lieux restaurés, en fait il s’agit d’une visite d’exposition commentée. Je suis donc sur la défensive, car rares sont les commentaires de qualité. Mais, les jeunes présentateurs ont plaisir à présenter la matière. Sans leur introduction, je serais passée à côté des Africains qui dénonçaient avec force la corruption des élites dirigeantes noires, et blanches, leurs complices intéressées. L’un d’eux a imaginé un cercle où s’empilent des chaussettes usagées, saupoudrées de farines diverses, pour figurer ce gâteau du pouvoir noir/blanc. Le labyrinthe et ses graffitis m’ont laissée indifférente.  En revanche, les quatre totems construits avec les débris d’une maison partie en fumée m’ont atteinte qui disent le désespoir d’un constat d’échec. Telle une divinité africaine qui regarderait du ciel, la photo  d’une Africaine observait ce désastre.

Découverte d’un ensemble Vues d’en haut de  Wolfgang Tillmans. Comme Halke, son aîné, il fait des photographies qui sont des œuvres picturales.


JUILLET-AOÛT  2002

Jeudi 24 juillet

Quartier libre. Exposition  Georges Mathieu au Jeu de Paume. Un peintre de mes années de jeunesse que j’avais vu à Düsseldorf, lors d’une “performance”. Je me souviens avoir été plus impressionnée par l’égo du bonhomme  que  par la toile peinte en public !

Déception. Ça vieillit mal, l’ensemble est répétitif, presque ennuyeux. Seules deux toiles m’ont arrêtée : Eloge de la mort (1968)  et Orry (1965). Le reste, des prédations chinoises. Dans un jardin de Pékin, un chinois sans prétention qui calligraphia mon nom et ses arcanes, fit aussi bien.

Du talent à revendre, certes. Mais apparemment, ça ne suffit pas pour construire une œuvre. De quoi est fait ce plus nécessaire qui déborde les toiles d’un Pollock ?

Un trou dans cette rétrospective : l’affichiste. Dommage, car Mathieu a fait de splendides affiches. Je me souviens d’une immense affiche pour le Printemps, placardée dans le métro à un moment où la publicité faisait réaliste. C’était le règne de la mère Denis. La série d’affiches pour Air France avait aussi une belle force de frappe, que je n’ai plus jamais retrouvée dans la publicité. Elles vous invitaient au rêve, on pouvait s’arrêter devant ces affiches, oublier le métro…

Ballade dans le Jardin des Tuileries. Je m’installe dans un fauteuil devant un parterre de gueules de loup. Tandis que je les contemple se balancer au vent léger, je me surprends à repenser aux rapports militaires dont je relis et corrige l’analyse. Creusant la comparaison, j’ai entrevu de nouvelles choses auxquelles il me faut donner forme et donc, ça revient à mon insu, parce que ça travaille à mon insu. Je trouve ce surgissement, devant des fleurs fragiles, dans ce jardin, bien pervers. Je note une phrase, puis pour m’en distraire, je regarde les nombreux touristes qui soulèvent la poussière,  l’air en est troublé. Des dégaines à faire rire les plus tristes. Le sentiment d’appartenir à une drôle d’espèce, émouvante, quand elle a cet air démuni de touristes fatigués, comique quand elle promène ses ventres comme un ego proéminent. Mais, je m’ennuie à les regarder, du même à la pelle dans l’apparente diversité. Je reviens aux fleurs, l’ordonnance du parterre manque de quelque chose. Peut-être de l’amour du jardinier pour son métier, celui qu’on rencontre souvent au Jardin du Luxembourg. Je me lève et me dirige vers le Louvre. Arrivée devant l’ensemble, j’ai une pensée reconnaissante pour Mitterrand. Pour en avoir chassé les Finances, pour avoir restitué l’ensemble à sa vocation de musée,  pour la Pyramide de Pai.

Je revois au Grand Action,  L’homme aux colts d’or. J’aime Fonda. Son regard. Inoubiable dans les Raisins de la colère. Un regard qui l’humanise quand il joue les salauds et l’enigmatise quand il joue les bons. J’avais oublié ce western, vu il y a longtemps. Un certain plaisir, car mon côté midinette aime le western, ces films où les méchants sont  punis, et les gentils récompensés ! Simplet, mais bon… On a le droit d’aimer les gelées anglaises…


Mardi 30 juillet

Aux nouvelles :  descente  dans une résidence du XXe, rue Saint-Blaise. Saisie de drogues. Des arrestations, « tous fichés au grand banditisme». «Une longue et difficile enquête». Pourquoi ce coup d’éclat dans le XXe, un quartier populaire, fin juillet?  À quand le tour des beaux-quartiers?! Les dealers/dealeuses et leurs ‘tuteurs’ y sont aussi nombreux et aussi visibles que dans les quartiers “populaires’…

Vendredi 16 août

Journée historique. À la sortie de l’Arlequin, où j’ai revu Play Time de Tati, j’ai pris le 96.  L’autobus  était presque vide et nous avons mis 24 minutes pour atteindre Pyrénées-Ménilmontant. Paris, vidé de ses habitants, est dé-lii-cii- eux.


Play Time. Époustoufflée  par la vue sur l’avenir qu’il offrait en 1967, car l’aseptisé de certains espaces, la monotonie du semblable, les marchés de pacotille, le tourisme moutonné… le bluff culinaire…  relevaient encore, en France, de la science-fiction. Les embouteillages des grandes migrations, aussi. Je découvre que ce film perçu à l’époque comme dénonciateur, pessimiste, est au contraire traversé par un optimisme tonique. Le film s’achève sur un hymne au chaos, à la débrouillardise du petit peuple parisien. La vie et ses houles, la folie humaine viendront toujours désorganiser le trop organisé. Il se trouvera toujours un naïf capable d’offrir un petit quelque chose à une inconnue, il se trouvera toujours un/une touriste qui échappera au groupe par curiosité. La scène du restaurant, synthèse métaphorique du film, qui nient  les premières scènes, reste trop longue. Mais que de trouvailles à la Tati!  Qui ne s’est perdu dans les dédales de bâtiments modernes, qui ne s’est cogné à une porte vitrée, qui ne s’est retrouvé dans le noir sans trouver le bouton de la porte de sortie? Je me souviens du désarroi des mutualistes, quand  la MGEN emménagea à Montparnasse, dans des bâtiments ultra-modernes, avec ascenseurs modernes,  nous ressemblions à des rats placés dans un milieu inconnu et bizarre qui cherchent à trouver leurs marques, maladroitement. Nous étions tous un peu ridicules. Et puis lentement, le sapiens apprivoise, s’adapte, maîtrise le nouveau — comme les rats. Avec cette différence que les rats n’inventent pas de folles mécaniques.

Fin août-septembre 2002

Des envies de changements. J’entreprends de rénover mon appartement. Tandis que je ponce, décape, le rapport-Walther et son analyse refont surface. Ça travaille à mon insu, car j’ai le sentiment  de n’être pas encore allée jusqu’au bout de ce quelque chose… Le soir, je relis l’analyse, affine en m’attardant sur l’emploi du mot Richtstätte.


Je lis parallèlement des ouvrages sur la Wehrmacht, son histoire. Évident : Hitler  a immédiatement changé le cadre juridique de la Reichswehr  pour en faire un instrument de conquête. Avec la complicité des hauts responsables de l’armée.


OCTOBRE-DÉCEMBRE 2002


Dimanche 6 octobre 2002

Feuilletant le catalogue de l’exposition sur les Crimes de la Wehrmacht*, je retrouve le rapport du lieutenant Liepe à la page 561, suivi d’une série de photographies  de PK-Fotografen Baier, déposées aux Archives de la Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense, à Paris, sans informations sur le lieu, la date des exécutions, mais quelques indices permettraient d’établir un lien entre les informations du lieutenant Liepe et  ces photographies. Je sursaute.

Les mots produisent des formes de représentation relativement abstraites, les photographies, elles, livrent les victimes de chair. De simples citoyens en costume de ville, des hommes, en majorité d’âge mûr, exécutés par une journée d’automne ensoleillée. Dans le dos.

Des photographies qui participent de la banalisation de l’exécution. Comme le rapport.

Les 9 et 11 octobre  2002, soixante et un ans se seront écoulés. Liepe et ses camarades avaient participé aux premières exécutions massives. 2200 assassinés, en majorité des Juifs. Des représailles–Sühnenmaßnahmen — pour 8 soldats allemands tués et 14 blessés, lors d’une attaque près de la ville Topola. Sur ordre sur Général Franz Böhme, dont le Catalogue produit la photographie, page 560. Un visage qui en vaut un autre. Banal.

*  Catalogue des Crimes de la Wehrmacht,  Hamburger Institut für Sozialforschung, janvier  2002. p. 558-565.

Fin octobre. J’ai le sentiment d’avoir fait le tour de la neutralisation de l’horreur par le langage. J’ai prié Robert Kremer, collaborateur du Goethe-Institut, de lire l’analyse des rapports militaires. Soulignant une valeur du verbe  richten – remettre dans le droit chemin, il  a noté dans la marge du manuscrit, spontanément,  avant même de lire l’ensemble, face à Richtstätte:  «angemessene, verdiente, gerechte Strafe – peine adéquate, méritée, juste».  Confirmant l’analyse qui m’avait coûté tant de peine. Piètre  satisfaction. J’aurais préféré avoir tort.

Il m’a remerciée de l’avoir fait passer par ça. J’étais si bouleversée que j’ai parlé comme un moulin pour cacher l’émotion.

Mercredi 13  décembre  2002

Les nouveaux “gauches”.

Rue de Rivoli, sur une façade décorée, j’entrevois dans le 69, une banderole : la pauvreté n’est pas un crime! Je me répète en silence le slogan, n’en croyant pas mes yeux.  Un slogan qui se voudrait «  progressiste », servant en réalité à masquer les magouilles, dont  certains/certaines à gauche furent les complices. Car, ils/ elles ne pouvaient pas ne pas savoir que la pauvreté affichée, la mendicité, étaient souvent, sinon toujours, instrumentalisées.


Oui, la pauvreté est un crime, un crime de la société. Oui, c’est un crime de laisser des hommes, des femmes se dégrader lentement, sûrement. Physiquement, psychiquement, moralement… C’est un crime d’accepter des vies au  retréci, des  vies au ralenti, des vies rabougries.


Oui, c’est un crime de pérenniser la misère  en se donnant  bonne conscience, à bon compte, en ouvrant son  porte-monnaie afin de mieux s’en détourner. Oui, la pauvreté  est un crime  qui ravale un être humain au rang d’objet de la pitié d’un autre.

Oui, c’est un crime d’aider le camé  à s’enfoncer un peu plus, au lieu de l’aider à s’en sortir.


J’ai honte chaque fois que je vois ces hommes, ces femmes de toutes les couleurs dans ces autobus où ils reçoivent de quoi manger, où ils se réchauffent. Des hommes, des femmes parfois venus de loin, très loin, nourris de nos miettes.

Et la lutte contre ce crime aurait dû être un enjeu politique majeur du politique, et non l’affaire des bonnes consciences charitables. Qu’elles fassent leur salut par d’autres moyens qu’en instrumentalisant les ‘pauvres’. Car les pauvres, les futurs pauvres, les désaxés, ça se fabrique aussi dans des pseudo-familles.

Je me souviens. J’avais été invitée par une étudiante fauchée, à Reims. Elle habitait un immeuble délabré. Sur le palier, j’ai vu une très petite fille, pâle, somnolente. — Que fait cette fillette dans le couloir ? avais-je demandé.  Elle avait pour voisin un très jeune couple, des marginaux qui avaient « fait un gosse » pour « toucher les allocations octroyées à un jeune foyer ». Avec  cet argent, ils avaient acheté une chaîne Hifi qu’ils faisaient brailler la nuit. Le jour, ils dormaient. — Quand dormait, quand mangeait la fillette ?  — Nous avons déjà alerté les Services sociaux, ils n’ont rien fait. — Faut recommencer, on le fera ensemble.

Après ça, je n’ai cessé de dire qu’il fallait supprimer les allocations familiales qui permettaient ce genre de détournement,  et créer avec cet argent,  des crèches luxueuses avec un personnel bien formé, des crèches où l’on recevrait tous les enfants qui auraient tous les mêmes chances de se développer correctement. Où les mères, les pères pourraient être des acteurs. L’enfant devrait être au centre des préoccupations politiques, proclamé  «trésor national». Qui n’est pas l’enfant-roi.  Utopique? Dans les sociétés traditionnelles, (africaines, amérindiennes…) l’enfant appartient à la communauté, avant d’appartenir à une femme, un homme. Il est pris dès la naissance dans un réseau très fin de relations. Il n’est pas question de reproduire ce modèle qui a ses ratés, mais on pourrait s’approprier les savoirs qu’ils impliquent sur la  nécessaire socialisation/humanisation  de l’enfant.

Qu’est devenu cette fillette qui ne dormait, ni ne mangeait convenablement, sous-développée physiquement, elle  avait plus de trois ans et paraissait avoir à peine deux ans ?

J’en veux à la gauche. Rageusement.  Qui n’a pas chercher à innover, inventer, là où c’était possible. Accepter la  pauvreté, quelle que soit sa forme, vraie, simulée, manipulée, celle du clochard comme celle du camé désargenté,  est un crime politique qu’il faudrait juger aux Assises.  Elle s’étonne la gauche, ose s’étonner que la Droite traite la question à sa manière — de droite! Pis, ils/elles descendent même dans la rue pour défendre les mendiants, au lieu d’exiger des solutions !  Oui, la nausée. Après la droite la plus bête, la gauche la plus minable.

Jeudi  19  décembre

Le Monde titre La valse partisane des hauts fonctionnaires. La droite recommence donc à verrouiller le pouvoir, à nommer les siens dans la haute fonction,  bref, à oublier les voix de gauche qui l’ont portée au pouvoir. Elle va re-devenir, lentement mais sûrement,  la chance de la gauche. L’effet Sarkozy ayant ses limites,  on se retrouvera  devant une nouvelle impasse.

Mardi 17  décembre

Arte. De quoi je m’ mêle a pour thème  « le Bizness »  mafieux des banlieues. Dans les mains des beurs. Je n’ai aucune sympathie pour les grands et petits fascistes des banlieues, mais l’intérêt trop exclusif qu’on leur porte en ce moment m’est suspect, même si je pense depuis longtemps que ces zones de non droit doivent être reconquises. Cet intérêt exclusif pour les banlieues laisse dans l’ombre, les économies souterraines au cœur même de Paris, pourtant bien visibles. Serait-ce moins dangereux, plus noble, moins mafieux, parce que branchés ? Quand posera-t-on courageusement le problème ? Sans bluff ? En mettant fin au double langage ?


Durant l’émission, ils disaient ce que je n’ai cessé de dire depuis 20 ans, entre autres, qu’il fallait alphabétiser les mères ! Elles seraient sorties des maisons, se seraient ouvertes à la société, auraient pu aider leurs enfants et surtout, élever différemment  leurs petits mecs pour en faire des hommes aussi responsables que leurs soeurs. Évidemment, les époux auraient protesté, des bien-pensants respectueux des coutumes de l’Autre, même quand  elles oppressent, auraient aussi  protesté, mais la République doit avoir des exigences et refuser les citoyens, citoyennes de seconde zone.  Chaque fois qu’il m’est arrivé dans une grande surface de rencontrer une femme qui me priait de lire pour elle la  marque d’un café, j’avais honte. Oui, honte.

Je me souviens d’une scène pénible, rue du Roi de Sicile, dans le Marais, bien avant que les caïds des banlieues ne fassent parler d’eux.  Je croisai une femme jeune, mais déjà grise, un fichu sur la tête, vêtue à l’européenne, la tête légèrement baissée, dans les épaules, accompagnée d’un jeune garçon de 6-7 ans au plus. Elle ronchonnait, tandis que le  petit mec faisait un grand geste de mépris en l’insultant,  Rhâ (merde, salope…)  qu’il disait. J’observai la scène. Elle me regarda, sans lever la tête. J’ai renoncé à intervenir de peur d’ajouter à son humiliation. Aujourd’hui, je le regrette.  J’aurais dû expliquer  à ce petit mec l’insupportable  de son comportement, car méprisant sa mère, loin, trop loin des femmes que la publicité donne pour modèle, ce jeune garçon  se méprisait lui-même. Et la haine de soi, on sait où ça mène. Elle interdit de s’intéresser à la culture des parents qui ne savaient pas lire certes,  qui faisaient des travaux difficiles, mais qui étaient porteurs  d’une culture paysanne chaleureuse et  tolérante.

Le racisme à l’envers de la gauche est plus pervers que le racisme du Front National, franc, contre lequel on peut se battre. On n’a pas fini de mesurer  les  effets  sournoisement dévastateurs des formes de racisme à l’envers.

Si des skins ou autres petits malfrats bien de chez nous avaient violé des demoiselles bien de chez nous, que n’auraient-on entendu, lu!  Les beurettes, les blacks, elles,  comptaient pour du beurre, ça se passait entre eux, alors même que le sort qui leur était fait aurait dû révulser des ventres de gauche. Je dis ventre, car certaines valeurs doivent avoir un ancrage viscéral. C’est ça qui a manqué à trop de gens de gauche au pouvoir. Trop de ventres mous, plus ou moins ronds.

L’année 2002 s’achève comme elle a commencé, grise.

Dès janvier, ON nous préparait à la guerre contre l’Irak. Le Journal Die Zeit, titrait le N° de janvier 2002 : Despoten-Dämmerung- Crépuscule du despote. Un rapport de 12 000 pages qui ne parvient pas à prouver l’existence d’armes de destruction massive. Information? Demi-information? Pseudo-information?

Öl-huile ! avait osé dire le théologien catholique sulfureux Eugen Drewermann, m’a rapporté une amie qui était allée l’écouter à Urania, (Berlin) fin 2001. Une histoire de pétrole donc?



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